Publié par Longueur d'Ondes

Photographes de concert : liberté d’informer menacée ?

Frustration de la profession, impuissance des festivals, labels surprotecteurs, artistes coquets… L’aggravation supposée des conditions de prises de vue fait l’objet de discussions passionnées. Avec, sur fond de libertés, cette question : pourquoi vivre dans un monde aux images contrôlées ?

Juillet 2015, festival des Vieilles Charrues (Carhaix). Un photographe fait irruption en pleine conférence de presse filmée de Dominique A. Sa question : pourquoi lui refuse-t-on l’accès au concert de l’artiste, contrairement aux Francofolies de La Rochelle, quelques jours plus tôt ? Dominique A bredouille. Dit qu’il n’est pas au courant. Et alimente malgré lui l’agacement du photographe. Sa manageuse vient alors en renfort, appuyée par le directeur du festival, pour inciter le trouble-fête à poursuivre en aparté. La séquence sera coupée au montage… Dans sa loge, Dominique A avoue, sans en connaître les auteurs, avoir effectivement été heurté par certaines photos (yeux fermés, micro devant la tête, visage transpirant…). Et qu’après une vingtaine d’années de souplesse, son entourage se devait d’intervenir. Si aujourd’hui Sandrine Delaune, sa manageuse (Auguri productions), se « souvient bien de l’épisode », elle ne souhaite cependant pas « s’exprimer dessus (dans les médias) ». Tout l’inverse du photographe, Cyril Jarno, qui ne décolère toujours pas : « Il y a un vrai paradoxe ! D’un côté, la production réutilise mes photos, sans autorisation. De l’autre, on entrave notre liberté d’informer... Le mot est fort, mais il y a une sorte de paranoïa, voire de fétichisme lié à l’image dans le secteur musical. » Le ton est donné.
Du côté des Vieilles Charrues, on regrette surtout que les précédents articles sur le sujet (Télérama, La Scène…) ne donnent la parole qu’à une corporation : « C’est frustrant ! Personne ne semble comprendre que nous n’avons pas le choix et ne faisons qu’appliquer les consignes des groupes… » Encore faut-il assumer. Si le débat est souvent vif en soirée ou entre confrères, les prises de parole officielles sont pourtant rares. Sur une quarantaine d’interlocuteurs (labels, boîtes de production ou de booking, attachés de presse, artistes…), la très grande majorité n’a pas souhaité donner suite à nos demandes d’interviews. Pire : deux se sont rétractés à la relecture de leurs propos, l'un a arrondi son intervention et encore deux autres ont finalement choisi l’anonymat. Raisons les plus souvent évoquées : « C’est une discussion à avoir avec un cabinet d’avocats » ; « Nous ne voulons pas être l’étendard de notre profession. Aux autres de le faire… » ; ou encore « Nous ne pouvons pas assumer ce débat au grand jour, de peur du retour de bâton de la presse ». Les uns reprochant aux photographes de n’être « jamais contents » et de se comporter en « divas » ou « artistes frustrés », voire pire ; les autres dénonçant des chargés de communication « le plus souvent trop juniors (conséquences des faibles salaires) » et un « entre-soi savamment entretenu ». Ou quand l’éléphant accouche d’une souris...


CONDITIONS. Plus gros festival de France, Les Charrues cristallisent malgré elles ces altercations. En 2008, Étienne Daho interdit les gros plans et que l’on shoote son profil droit. Devant le refus des professionnels, le chanteur n’autorise que son photographe et sera chahuté lors d’une interview. Les éditions suivantes, et à l’annonce de restrictions similaires, certains concerts n’ont tout simplement pas été couverts : Émilie Simon, The Killers, Lionel Richie, Bob Dylan, Thirty Seconds to Mars… (aucun n’a souhaité nous répondre) Une autre fois, un artiste a demandé à n’être shooté qu’en noir et blanc, laissant incrédule la sécurité qui ne peut vérifier… En 2015, c’est même la manageuse de Tom Jones qui a chassé les photographes sous prétexte qu’elle n’avait pas reçu les contrats sous 48 heures. Documents réceptionnés par les professionnels… deux heures avant le concert. Quant à Muse, Cyril affirme que « le staff du groupe [nous] a pistés et menacés », sans toutefois évoquer de violences physiques.
Même discours l’année dernière, hors Vieilles Charrues : à Montreux, Lady Gaga n’a fourni qu’un seul cliché à la presse et un format étroit aux caméramans pour affiner sa silhouette ; seul le photographe officiel de Johnny Hallyday a été autorisé au Paléo (sous couvert de la dangerosité des effets pyrotechniques, pourtant utilisés qu’en fin de concert). La profession s’en était alors émue dans la presse… Si l’affaire date de 2010, c’est aussi en 2015 que deux agents de sécurité ont été reconnus coupables de violences sur une journaliste lors du concert d’Olivia Ruiz à Saint-Nolff.
Pour Cyril Jarno, « un photographe investit de son temps et de son argent. Ne pas oublier que nous choisissons les festivals pour leur potentialité. Or, le plus souvent, nous ne sommes au courant des conditions que sur place... L'an dernier, je n’ai pu shooter que 30% du HellFest ».
Chargé de communication d’un des dix plus gros festivals francophones, François* confirme : « Il y a les artistes qui ne veulent pas se voir vieillir et ceux qui paniquent en raison d’une médiatisation trop rapide (Brigitte, Christine and the Queens…). Il y a même ceux qui s’arrêtent de chanter pour grogner sur les photographes (Louis Bertignac, Cindy Lauper…). Cela reste malgré tout des exceptions… »

TROIS PREMIÈRES CHANSONS. C’est la règle la plus commune, dont la décision – devenue norme universelle – serait due au manager des Rolling Stones : shooter en ouverture de concert. Pour Boris Vedel, directeur du Printemps de Bourges, la règle des
« trois premières chansons reste confortable. Ça donne 15 minutes et l’artiste est encore frais. Évitons qu’il ne soit stressé ! Le plus important, c’est tout de même la prestation… » Au HellFest, ils sont entre 300 à 350 photographes à couvrir les six scènes (sur près de 800 demandes et 1 500 invités). « Sauf qu’ils veulent tous shooter les scènes principales », balance le responsable de la communication, Roger Wessier. Sa solution : « des roulements sur ces trois premières chansons ». De quoi vexer certains qui regrettent « avoir déjà peu de temps ». L’intéressé, qui assure vouloir « contenter le plus de gens possibles », rétorque qu’il n’y a pas besoin de « shooter l’intégralité des shows pour réaliser un compte-rendu. » Est-ce là le premier quiproquo : distinguer ceux qui ne sont là que pour vendre, de ceux qui ne sont là que pour permettre un écho médiatique ? Voire des deux ?
En parallèle, d’autres évoquent des attachés de presse au comportement de « garde chiourme », évacuant la fosse « dès la dernière note retentie », alors que les photographes doivent déjà se battre avec des artistes ne « jouant parfois pas le jeu » (chapeau, lumières défavorables…) ou des agents de sécurité « peu concernés »... Les mauvaises langues allant jusqu’à prétendre que le personnel des moyennes et petites scènes sont « en roue libre », permettant le meilleur (totale liberté) et le pire (surréactions). Steven Caugant, responsable de la fosse de la scène principale des Vieilles Charrues (lune des plus grosses de France), note cependant qu’il existe « peu de groupes dont la sécurité fait la police ». Côté Français, par exemple, il a seulement souvenir de Joey Starr. Au contraire, lui tient à faciliter le travail de chacun : « Dès qu’un photographe monte sur une barrière, on le retient. La sécurité est briefée avant chaque festival et nous mettons souvent les mêmes personnes, d’années en années, pour qu’il y ait une expérience et un suivi. » Soulignant aussi la difficulté de la fonction : « Sans talkie-walkie, il nous faut prendre des décisions rapides et spontanées ».
Si à l’inverse les groupes Foals et Birdy Nam Nam n’autorisent que les trois dernières chansons (« afin d’être plus à l’aise »), Ez3kiel s’étonne de ce débat. Tout comme High Tone, les Tourangeaux donnent accès à l’intégralité de leur concert. Joan Guillon (claviers) : « Plus on est photographié, plus on est dans les médias, non ? Les premiers morceaux ne représentent pas du tout un concert… La décision doit dater de nos débuts. On a tellement galéré que cela fait partie de notre état d’esprit. Et puis, on est techniciens à côté. On est donc solidaires des orgas et des intermittents… Ce n’est certainement pas parce que notre show est supposément difficile à shooter ou que peu de photographes demandent à couvrir notre concert. Ils ne nous dérangent absolument pas ! Mais, oui, on connaît des musiciens casse-couilles… »
Et Steven de conclure que « souvent, les photographes croient qu’ils ont le droit de faire ce qu’ils veulent parce qu’ils ont un badge presse, mais tous n’ont pas la même expérience… » Sur quels critères, justement, sont-ils sélectionnés ?

 


HellFest
 

ACCRÉDITATIONS. Si beaucoup évoquent des choix basés sur la qualité et la fidélité, peu de structures semblent assumer que le sésame s’accorde prioritairement sur le nom du média. François confirme : « C’est difficile de dire non à un gros, même si la relation passe mal. Mais généralement, ce sont surtout les petits, moins habitués et plus en recherche de scoops ou de reconnaissance, qui posent problème. »
À ce propos, Cyril s’étonne que la fosse soit parfois « partagée avec des personnes ayant des expériences inégales et qui, de fait, occupent la place d’un autre ». Pour notre chargé de com’ François, le débat est démagogique : « Les blogs, dont l’influence est grandissante, participent à la pluralité de points de vue. Et il faut bien que les jeunes apprennent, sinon nous allons avoir un problème de renouvellement… » Ces dernières années, il constate cependant « de plus en plus de journalistes mixtes, comme par exemple ces radios qui obligent leurs animateurs à alimenter leur site Internet. Leur matériel est limité, mais comment dire non à RTL, Europe 1 ou France Inter ? » Taquin, Roger Wessier souffle : « Au moins, les blogs sont réactifs et il n’y a pas d’intermédiaires pour changer une bannière... » Une ambiguïté qui gêne Steven : « Il y a de plus en plus d’appareils numériques, or certains (au moins deux par édition) en profitent pour faire des captations… Nous sommes obligés de surveiller. Même la sécurité n’a pas le droit de prendre de photos ! »
La plupart des festivals demandent d’expliciter son projet éditorial lors de chaque demande. Si le Paléo exige une photo ou l’article de l’année dernière en cas de renouvellement d’accréditation, le HellFest préfère, lui, se concentrer sur l’après : dans les trois mois du festival, les accrédités sont priés d’envoyer leurs productions, sous peine de black list. Cyril Jarno ironise : « On m’a même demandé d’y présenter mon matériel. Comme si avoir la plus grosse était gage de qualité… » Roger s’en explique : « Marre des types qui restent au bar ou se servent de l’événement comme d’une unique réunion de famille entre confrères ! Oui, on souhaite une preuve du travail. Croyez-le ou non, beaucoup s’y appliquent. »
François poursuit : « Il arrive également que nous échangions entre chargés de com’ et attachés de presse pour savoir qui accréditer. » Une potentielle connivence qui ne rassure pas toujours le photographe Pierre Hennequin qui va jusqu’à dénoncer le fait qu'ensuite « les photographes ou les réseaux sociaux sont trop souvent gérés par un stagiaire, pris en CDD 3 ou 6 mois avant. Il n’y a donc pas de passif. C’est la preuve que les photographes sont plus fliqués que les journalistes. »

SHORT LISTS. Cyril en est persuadé : « En fosse, on favorise les partenaires médias des festivals. C’est bien la preuve que ce n’est pas lié à la qualité. À se demander comment travailler si on n’a pas d’accords commerciaux… » Pour Roger Wessier, être partenaire « ce n’est effectivement pas qu’un échange de logos. Il y a tout un projet éditorial. Quand la production impose le recours à une short list, on favorise les internationaux, les partenaires et les photographes officiels. » Honnête. Soulignant malgré tout que « ceux qui ne peuvent pas aller en fosse, sont de temps en temps invités à shooter depuis les plateformes pour handicapés ». Si la majorité des festivals disent surtout privilégier les médias locaux (il y a une utilité à chouchouter ceux qui couvrirons la moindre information à l’année), François s’interroge : « Même si les festivals sont globalement trop gourmands en termes d’accréditations, c’est à se demander si le principe de la short list n’existe pas juste pour créer une émulation à la Mylène Farmer ou justifier l’ampleur du staff autour de l’artiste. Voire, tout simplement, une question de pouvoir... et de la possibilité de l’exercer » D’autant que procéder à un choix restreint lui semble inconcevable : « C’est forcément subjectif. Quelle est la définition d’un bon photographe ? À son respect des règles, à notre amitié ou à la qualité de ses clichés ? » Et c’est précisément cette transparence que réclame notamment la profession. Car à la question « Qui décident ? », les attachés de presse, boîtes de production et chargés de communication se renvoient tous la balle…

PHOTOGRAPHES OFFICIELS. Cyril l’affirme : « Il n’y a pas de concurrence avec les photographes officiels des festivals. » On voit le coup venir… Mais ? « Certains oublient les règles de base et polissent trop la peau... Ces photographes ont un comportement de chargés de com’ et non de journalistes objectifs. » Avant de se rattraper : « Ils ne trahissent pas la profession, hein. Si les Stones me le demandaient, bien sûr que je ferai le tour du monde ! Et j’accepterai, soyons objectifs, tous les quolibets... » Voilà qui est honnête, même si la déclaration choque Roger du HellFest : « Le critère artistique s’applique à tout le monde ! Et quand il ne travaille pas pour un festival, un photographe reste un photographe… »
Pierre Hennequin est justement photographe officiel. Or, si les Vieilles Charrues emploient à ce poste des bénévoles (« un statut mal perçu par la profession »), le Cabaret vert – auquel il participe aussi – le rétribue. D’autres, comme le Printemps de Bourges, ne se lancent dans la facturation de la prestation que depuis cette année… Sur ses conditions, Pierre avoue : « Oui, on shoote avec des avantages (prêt de matériel, montée sur scène…), mais on travaille beaucoup, notamment pour décharger régulièrement les clichés. Et, même si nous avons moins de contraintes, on subit aussi les contrats... » Son intérêt ? « Fournir une sélection au festival, puis vendre le reste. » En dehors de ces festivals, il lui arrive aussi d’obtenir des exclusivités. « L’astuce, c’est de négocier directement avec l’artiste ». Avouant, malgré tout, que son ancien poste (service marketing de Gérard Drouot Productions) a constitué une sorte « d’adoubement ».

 


Paleo festival
 

CONTRATS. Rone, The Popopopos, Feu! Chatterton… De plus en plus de groupes se réservent un droit de regard sur les photos avant publication. Michèle Müller, responsable du service presse du Paléo, avoue qu’il est « difficile de se fâcher avec un artiste. D’autant que l’on ne programme pas en fonction des conditions de prises de vue. Cependant, je suis en colère quand on dit que les festivals ne font rien ! Nous proposons en amont, par exemple, une lecture aux photographes des consignes problématiques et pouvons renvoyer jusqu’à 4 fois un contrat. »
François pointe surtout de régulières négligences du côté des labels : « Réponses tardives, peu de consultation de l’artiste, autocensure préventive… Il y a un tel turn-over dans ces structures que plus personne ne sait qui a rédigé le conrat et pourquoi nous l’appliquons ! J’ai des confrères qui ont eu la preuve que c’était la stagiaire qui validait... Voire des contrats qui ne sont même pas récupérés ! » Pourquoi cette différence de point de vue, selon lui ? « En autorisant une prise de vue, les labels estiment offrir une faveur. Ils se moquent des droits d’auteur des photographes, alors qu’un développement artistique ne s’analyse pas seulement sur des chiffres. C’est une globalité entre notoriété et vente, l’un nourrissant l’autre et inversement. Ces labels seraient moins heureux si c’était nous qui prenions des libertés avec la Sacem... »
Pierre regrette aussi une « relation assez primaire. Peu ont une réflexion sur la meilleure façon de mettre en valeur leurs artistes. Par exemple, Astérios est très dur. Alias et Radical n’accréditent même pas ! » (aucune de ces structures n’a souhaité s’exprimer) François complète : « Because avait même des contrats où le label devenait propriétaire de la photo après parution ! Barclay ? Ils demandaient à les utiliser pour leur site, sans même en expliquer l’usage, ni même faire signer un autre contrat… Quant au festival du Chien à Plumes, ils récupèrent gratuitement les clichés des photographes n’ayant pas de média. C’est du travail déguisé ! »
Pour autant, ces contrats – supposément rédigés par des « services juridiques » – sont-ils vraiment légaux ? Pour le cabinet parisien Meillet, spécialisé dans le droit à l’image, la question se pose effectivement : « Dans le cadre de son activité, le photo-journaliste ne peut se voir refuser l’accès à un événement que pour des questions de sécurité du public ou des artistes, ou de capacité d’accueil, en vertu des articles L333-6 et suivants du Code du Sport. C’est donc interprétable. Mais la jurisprudence considère en effet que les artistes, dans le cadre de leurs activités professionnelles, donnent leur autorisation tacite pour la diffusion... » Ah. Sauf que personne ne porte plainte et que beaucoup préfèrent signer sans protester, de peur de se voir black lister. Photographier un concert est-il pour autant du journalisme ? Le cabinet poursuit : « L’artiste est un personnage public qui se produit dans le cadre d’une manifestation publique (même avec une entrée). Le photographier rentre bien évidemment dans le cadre de l’information, car l’artiste est considéré comme une personnalité de l’histoire contemporaine… (au même titre qu’un politique) » Le tout, bien sûr, dans le respect de l’intimité et de l’intégrité de la personne (pas de off, ni de légendes diffamantes, par exemple). Si la loi semble donc sans appel sur les possibilités des photographes, les avocats précisent tout de même des « décisions de justice prises au cas par cas et à la seule appréciation du juge. »

LIBERTÉS. Pour l’attachée de presse Brigitte Batcave (Francofolies de La Rochelle et ex-Solidays), cette validation de l’artiste avant publication est « légitime » et permet « d’indiquer ses préférences. Beaucoup développent un univers graphique. C’est normal de veiller à ce qu’il soit respecté. » Même discours chez Maël Angel de Live Nation (après une quinzaine d’e-mails échangés pendant un mois) : « Il y a un business de l’image. Nous avons donc besoin de savoir où vont les photos et à quoi elles vont servir. Puis, il y a une sorte de jurisprudence à cause des photos affreuses de Beyoncé, prises lors du Super Bowl de 2013. » Le débat ne date pourtant pas d’il y a trois ans… Daniela Soares de Because (au début réticente) confirme : « Oui, c’est bien nous qui proposons cette étape de validation. Il y a de plus en plus de canaux... Donc besoin de plus de vérification ! Je pense que l'on ne peut cependant pas parler de « contrôle de l’image », mais bien de « droit de regard
»... Après tout, c’est comme sur Facebook. Quand vous taguez quelqu’un, il est normal que cette personne vérifie si celle-ci ne remet pas en cause sa réputation ou son intégrité. »
À l’accusation « d’entrave à la liberté d’informer », Maël s’agace : « Ce n’est pas le G20, OK, mais pas non plus une enquête journaliste... Tout ça reste de l’entertainment, hein, avec ses codes et sa traditionnelle distorsion de la réalité. C’est toute une économie qu’il y a derrière un artiste. Si nous regrettons certaines conditions, n’oublions pas qu’une mauvaise publicité peut aussi rendre précaire l’entourage artistique. » Est-ce alors à celui qui mourra le premier ? Ou tout simplement une menace sur le mode « plus d’artistes : plus de photographes » ? Seule réponse : « Nous n’obligeons personne à shooter ! Beaucoup aimeraient avoir cette chance. » Le message est clair… Daniela préfère, elle, évoquer la liberté « aussi » de l’artiste. « Tout le monde fait un choix : les photographes, comme les rédacteurs en chef. Pourquoi pas nous ? La vérification n’est pour autant pas systématique, hein. Je confirme cependant que les artistes regardent vraiment. D’autant que nous ne demandons pas à ce que les photos rejetées soient détruites. Seulement qu’elles restent à la discrétion du photographe. » Because regrette en tout cas que ce « faux débat » alimente les a priori : « Nos métiers, photographes comme labels, sont en mutation. Ça peut légitimer les réflexions, mais pas la calomnie. » Difficile, effectivement, de procéder par généralités.

PUBLIC. Il arrive à Cyril Jarno de diffuser la photo d’un concert sur les réseaux sociaux (« uniquement dans le but de le mettre en valeur »). Pour autant, il met en garde sur les smartphones du public, annonçant une « vulgarisation de l’image de l’artiste ». Comment justement les professionnels peuvent-ils être réglementés si la foule ne l’est pas ? Live Nation avoue son impuissance : « On demande en début de concert de ranger les appareils photos, mais le débat est encore trop récent. Confisquer provoquerait des files d’attente et une logistique colossale. Il y a, effectivement, toute une éducation à réaliser. » La majorité des festivals confirme leur manque de marge de manœuvre, ne procédant qu’à des sommations parmi les premiers rangs. Cyril argue que même « certains membres de l’organisation shootent depuis la scène avec leur smartphone. Il suffit de faire le tour des comptes Twitter pour s’en rendre compte… » Les mauvaises langues pointent même du doigt « quelques directeurs de festival, plus enclin à se shooter en loge en compagnie de, plutôt qu’à défendre les droits de la presse... À croire que se faire mousser sur Facebook est plus important. Pourtant, quand il s’agit d’une baisse de subvention ou du prix des charges en France, il faudrait être vent-debout avec eux. Il y a une contradiction. »

 


Vieilles Charrues
 

PROFESSIONNALISME. Pour ouvrir le débat, Roger Wessier tient à préciser qu’il lui arrive de « virer 4 à 5 photographes par édition ». La raison ? « État d’ébriété, consignes non respectées, injures envers les confrères... » Un discours rarement relayé, voire tabou. Il est vrai qu’à l’écriture du dossier, peu ont fait preuve de remises en cause, mettant même en garde contre la tentation de « tirer sur l’ambulance »... Si le métier souffre, faut-il donc nier que, dixit François, « certains jouent clairement contre leur camp » ? À Roger, Cyril répond que « les photographes sont payés au résultat. Que certains ne soient pas éthiques est aussi le problème des festivals. Il faut une étude plus approfondie des profils et éviter les passe-droits. » En plus de certains choix parfois hasardeux de la part des services iconographiques, François a déjà constaté des abus : « accréditer des amis au nom du journal, accéder à certaines zones grâce à un partenaire, s’annoncer indépendant et revendre à une agence, shooter depuis la foule (voire au smartphone)… On fait un métier d’adolescents, OK, mais est-on obligé de transgresser systématiquement ? Pourquoi nous obliger à jouer les pions de cours de récré ? » Pierre s’interroge même sur les motivations des ténors du milieu (une centaine) qui en vivent pourtant : « Ce soudain corporatisme, est-ce l’aveu de la mort du monopole de quelques-uns ? » Ce qui le met hors de lui, c’est surtout lorsque « des clichés sont donnés gratuitement. Ça casse le métier ! » Sur le site OAI13, le photographe Pierre Morel va plus loin. Intitulée Nous, photographes, pourrons légitimement nous plaindre quand…, sa tribune évoque, en une trentaine de points, la supposée inculture d'une partie de la profession concernant ses droits, le manque de formations complètes, l’absence d’autocritiques et de solidarité entre confrères (en particulier des seniors envers les plus jeunes), voire la perpétuelle grogne dénuée d’actions collectives. Outch !
François redoute surtout que les festivals ne se « concentrent que sur les photographes officiels. C’est plus rassurant pour les structures, déjà fortement pressurisées. Ce serait terrible ! Cette exclusivité réduit le champ artistique et dissocie la photo de l’éditorial. Sans doute que cela n’a pas été mis en place parce que tout le monde a peur de dégainer en premier... Entre indés et officiels se jouent-ils le même match qu’entre taxis et Uber ? » Si le rapport n’est pas aussi simpliste, l’arrivée des plateformes communautaires a effectivement changé la donne et augmenté un besoin en images.

SOLUTIONS. Beaucoup évoquent malgré tout des entorses dans le dos des boîtes de production. « Pour Johnny, on a pu discrètement shooter de la foule, avec l’accord de la responsable de la communication des Francos », raconte Cyril. Aux Charrues ? « Idem, depuis la tribune VIP… Évidemment ! Ces restrictions ne sont à l’avantage de personne. C’est un débat passionnel, délicat, parfois tendu jusqu’à l’irrationnel. C’est déjà un bon signal d’échanger sur le sujet… » Cette année, le photographe a décidé de contacter lui-même l’entourage des artistes (« un travail titanesque ! ») pour connaître les conditions et décider, proximité des dates obliges, quel festival sera « le plus intéressant professionnellement ».
Michèle Müller du Paléo tient à rappeler que les festivals ne sont « ni des tyrans, ni des soumis ». Preuve en est, un atelier sur le sujet a été organisé en début d’année au sein de la fédération De Concert!, qui recense une majorité des festivals francophones. Si les échanges en sont pour le moment restés au « partage d’expériences » avec des « positionnements très différents », Michèle pointe que des « rencontres vont être organisées avec les photographes en amont du Paléo ». (les Francofolies de la Rochelle vont faire de même) L’idéal, selon elle ? « Une action collective des adhérents de la fédération, mais aussi un sursaut à l’échelle de la fédération européenne (Yourope)... » Elle invite également à une prise de conscience globale : « En Norvège, toute la presse s’est unie, refusant de couvrir les concerts en cas de contrats. Ça marche ! » Et quid d’un contrat évoquant la prestation scénique ET les conditions de prises de vue ? « C’est compliqué, parce que ce ne sont pas les mêmes personnes qui signent... Mais nous étudions actuellement l’éventualité d’une charte. »
Cette charte, le service juridique du festival de Montreux l’a justement créée, il y a déjà quelques années. Antoine Bal : « C’est une sorte de règlement intérieur par scène, mais également pour annoncer qu’il peut y avoir des restrictions supplémentaires. On y dit aussi sur quels critères sont réalisés les short lists, la nécessité de porter des vêtements sombres, d’avoir un matériel silencieux, d’être courtois et les limites de chacun. » La transparence suisse comme recours ? « C’est notre but ! Mais c’est également dans notre ADN : nous sommes producteurs des images filmées et nos archives sont reconnues par l’Unesco. Un mois avant le festival, on commence à renégocier les contrats. Puis, on réinsiste sur place pour avoir encore plus… C’est l’une de nos priorités et, entre la vidéo et les photos, cinq personnes y sont dédiées ! Chaque jour de festival, nous organisons aussi des réunions pour échanger sur ce sujet. On a même un système de SMS pour prévenir les professionnels et éviter les déplacements inutiles dès les conditions arrêtées... Post-festival ? On travaille au respect des crédits. » Antoine précisant que « tout le monde se bat, mais main dans la main. Il faut avoir conscience que les photographes écrivent aussi l’Histoire. »
Boris Vedel du Printemps de Bourges conclut sur le fait que « si l’artiste est effectivement le chef de sa propre entreprise et se doit donc d’influencer », lui qui a aussi été directeur d’un label (et aujourd’hui d'un festival) se place malgré tout « du côté du public ». Soit : « Je mets au défi n’importe quel artiste de ne pas avoir eu un poster ou une photo non autorisée dans sa chambre d’ado... Avoir une image 100% contrôlée, c’est tuer l’affection. »

CQFD ?


* Par « peur de représailles », le prénom a été changé à la demande de l’interlocuteur. Il englobe deux témoignages ayant voulu avoir recours à l’anonymat.