Publié par L'Argenteuillais

MIGRANTS/ Permettez, monsieur

Professeur de français pour les primo-arrivants dans le Val-d’Oise, le parcours et l’implication quotidienne de M. Larbi invitent à l’introspection. Un engagement dont l’humilité et la délicatesse requises devant ces situations le pousse régulièrement à s’effacer derrière l’institution.

10 ans qu’il a en charge l’Upe2a, unité pédagogique pour « élèves allophones arrivants ». Au lycée Jean-Jaurès, notamment, ils sont une vingtaine de lycéens, ne connaissant – pour la plupart – pas la France quelques mois auparavant. Finissant, un an plus tard, parmi les meilleurs de l’établissement. Le soir, une vingtaine d’autres leur succèdent dans le cadre du dispositif Ouvrir l’École aux Parents. En commun ? Des liens de parenté, souvent. Mohammed Larbi, surtout.
Les yeux et la parole pétillants, la main franche et la cravate institutionnelle, l’extrême politesse orientale et la discipline de la fonction… Le professeur est affable. Ne tient pas en place. Adopte cent visages face aux sans-confiances, dont il répète qu’ « ils sont d’un courage à citer en exemple ». On voudrait l’avoir comme ami ou oncle, s’en souvenir dans les mauvais moments. Car il est de ces hommes qui, chaque jour, redonnent résonnance au mot « République ». Transmet foi en l’égalité et l’humanité. Est de ceux qui incitent, impulsent. Qui, au-delà du savoir-faire, invite au savoir-penser.


M. Larbi a connu des arrivants de 74 pays différents, voire « jusqu’à 27 nationalités au sein de d'une même unité de l’École des parents ». Et sur les 140 participants aux cours du soir, seuls 5 sont des hommes. Il lui est même arrivé de retrouver « la fille, la mère et la grand-mère » ! Car à l’alphabétisation nécessaire, notamment pour l’administration, se joue également l’autonomie. Décès du conjoint, divorce, fugue, difficulté financière… L’émancipation via les bancs de l’école ? Allez dire ça à nos enfants, quand ceux qu’il reçoit – et qui viennent de tout le département – n’entendent plus la sonnerie, justement.
Les élèves de l’Upe2a n’ont pourtant qu’un an à passer avec lui. Résultats : 95% obtiennent leur bac, quand d’autres décident, eux aussi, de jouer les passeurs côté enseignant... M. Larbi refuse pourtant les colloques, les cours magistraux et théories universelles. Lui préfère « les faire travailler sans qu’ils en prennent conscience », autorisant les digressions pour libérer la parole. Recettes de couscous, cancans… Pourvu que le corps, souvent meurtri, s’exprime. « Et puis parfois, seulement, faire retrouver le sourire », ajoute-t-il sobrement.

M. Larbi travaille tous les jours, de 6h30 à minuit, week-end et vacances compris. Avec la même bonne humeur. Attentif et attentionné, réactif et passionné. Malicieux mais impliqué. « Il ne s’agit pas seulement de faire comprendre les codes de la culture française. Encore faut-il les faire accepter… » Et rien de mieux, pour lui, qu’ « associer apprentissages et vécu, seule méthode pour que soient pérennes les acquis. » Ainsi, chacune de ses actions se veut un enseignement, évitant toute condescendance. Donnant tout, à l’image du lycée qui les accueille et supplée au transport, repas ou logement de certains étudiants.
De M. Larbi, nous en saurons pourtant peu sur Mohammed. 39 ans d’enseignement, dont une partie en Kabylie. A femme et enfants. Ne parlait pas français à 8 ans. En est devenu professeur à 18 ans... Des voyages ? Peu en dehors des témoignages entendus en classe et inlassablement consignés sur bandes ou par écrit. En privé, seulement, il lui arrive de pleurer à la lecture des mots de ses élèves. Résumant : « On ne peut pas comprendre un poème, si on ne tressaille pas. On ne peut pas aider, si on ne comprend pas ».

M. Larbi ne se plaint jamais, ne pose pas de questions. Assassinat, guerre, regroupement familial ? Il tente seulement de « deviner ce qui a fait venir ces étudiants… Puis chez qui, comment ils vivent… » Partant de ces constats, il propose des aides. Lui, aussi, a vécu le déclassement. Et se bat désormais pour que « chacun reçoive l’instruction et l’affection pour ce pays qui m’a aussi accueilli. Il sera plus à même de réussir. Il ne sera pas un danger pour lui-même ». On comprend mieux le climat familial de ces rencontres, dont le leitmotiv reste « l’amour de l’autre ».

Or précisément, si la pudeur et la modestie ne l’autorisent pas d’accepter en retour, permettez M. Larbi, que nous vous aimions aussi intensément.


Photos : © Marianne Pollastro