Publié par Longueur d'Ondes

11e NØ FØRMAT! festival : d’une pierre deux coups

  Comment ne pas envisager l’événement autrement que par son prisme symbolique ? Les 21 et 22 octobre, au théâtre du Châtelet – temple du classicisme français (musicals, opéras, danse, concerts classiques ou jazz) – se produisaient des artistes du label. Il aura pourtant fallu plus de 150 ans pour qu’un Camerounais foule enfin cette scène parisienne, inaugurée en pleine fin de la traite négrière atlantique… L’occasion aussi d’inscrire au panthéon musical du lieu, avant une importante rénovation, le travail non-conformiste d’artisans de la marge. Morceaux choisis.


BLICK BASSY
Écrivain (Le Moabi cinéma, Gallimard 2016), musicien multi-primé (RFI, Kora, Ciciba…), ex-leader des formations The Jazz Crew et Macasa, le Camerounais ne s’est pas départi de son éternelle nonchalance sur scène. Une légèreté bienvenue. Assez pour faire oublier ce théâtre-ogre, grignoté par le velours et les dorures, excusé derrière de simples éclairages. Suffisant pour observer l’artiste dans sa chambre élargie, encadré de deux discrets complices (violoncelle gratté et trombone en sourdine), dansant, passant d’un micro à l’autre, poursuivant parfois même sans sonorisation... Il faut être un véritable amoureux du son pour mettre autant de soins dans ses arrangements faussement simplistes et ces petits riens qui font un tout. Faire le pont entre les rudiments traditionnels et la modernité enfin réhabilitée de l’africanité, même sous le tamis de l’occident. Installer une ambiance et vouloir que jamais nous n’en sortions. Jusqu’à inviter, le temps d’un morceau : guitariste additionnel, danseuse contemporaine ou encore Oumou Sangaré, dernière signature (malienne) du label pour étirer l’univers.
Puis le discours. Celui évoquant l’exemple Skip James, héros délaissé et ruiné du delta blues américain, qui donna foi lors d’une longue coupure de chauffage. Résultats, deux mois plus tard : Blick Bassy compose ses soixante premières chansons... Il y a eu aussi l’hommage aux victimes d’un accident de train au pays, la veille du concert. De notre méconnaissance, de notre indifférence et de nos silences complices. Mais aussi de la difficulté d’unifier les 260 langues camerounaises par le biais du français ou de l’anglais. De la nécessité, pour lui, de chanter en bassa, ne serait-ce que pour médiatiser un canal en voie de disparition. Des rires aussi, lorsque l’artiste évoque son Pas-de-Calais ou invite à ce que chaque spectateur offre un sourire à son voisin d’un soir. Pour finir sur une étonnante reprise de « Petite Marie » de Francis Cabrel, usée jusqu’à la corde (du banjo) dans les cabarets camerounais quand chez nous la ritournelle est tombée en désuétude.

ALA.NI
Changement de décor avec l’espiègle londonienne, ancienne choriste de Mary J. Blige et de Damon Albarn. Les bras élastiques sans cesse en l’air avec les mains qui happent, tournoient, appellent : l’artiste est gracile. Comme suspendue. Tout son corps, drapé de soleil, construit un langage, pliant et se dépliant au gré de ses complaintes sur les amours déçus, interdits ou espérés... Toujours intenses. Swing, jazz, soul : les prétextes aux outros ne manquent pas. Et il faudra bien tout un orchestre de chambre, contrastant avec les arrangements minimes du festival, pour tisser malicieusement du liant entre les envolées de tête et les malices de l’interprète.
Car, de l’humour, Ala.ni ne manque pas : blagues sur le Brexit, talon pris dans la robe, tentative de percussions, improvisations à partir de textes (dont un magnifique combo « My taylor is rich » / « Brian is in the kitchen »)… L’atmosphère détendue renforce le sentiment d’intimité. On pense bien sûr à Broadway. Dans l’interprétation, comme dans la scénographie, même réduite à son essentiel (jam relâchée avec Blick Bassy ; a capella hors micro, dans l’ombre de l’avancée de scène). Et lorsqu’elle reprendra, en guise de final, Lucienne Boyer (« Parlez-moi d’amour »), on aura alors rarement entendu reprise aussi chargée de sincérité pudique depuis Jeff Buckley chantant Edith Piaf au Bataclan (1995). La harpe remplaçant ici la guitare, avec franchissement de foule pour simple au revoir. Et une maturité à faire pâlir les autres crâneuses et crooneuses du genre.

Une grande soirée pour beaucoup. Hors cadre. Hors temps.
D’une pierre deux coups, sûrement. À marquer d’une pierre « blanche », surtout.


> Portrait du label