Publié par Rolling Stone magazine

THE INSPECTOR CLUZO “We The People Of The Soil“ (2/2)

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Le jour-dit, notre arrivée à Mont-de-Marsan a tout de la délégation indigène, avec échange de produits régionaux (kouign-amann, far breton, vin du Landreau…). Le batteur s’enthousiasme : « Ah ah ! Gascons, Bretons… Il y a ce même désir de liberté... C’est notre tour de Babel ! Mais que notre culture passe par l’unique prisme d’une langue commune, c’est quand même typiquement français, non ? » On acquiesce sans répondant. S’en suit un recueillement devant les arènes du Plumaçon… L’heure est au symbole : en 76, le lieu accueillit le 1er festival punk européen… [un 33T pirate des Clash y a même été enregistré lors de la 2e édition]. Clin d’œil.

Pendant les 25 min. qui nous sépare de la ferme, Mathieu philosophe : « La France n’existe plus dans les villes. Ce sont des copies des autres métropoles européennes... Il est urgent de réinvestir la campagne, de repenser local, d’agir global et de revenir à la philosophie des Lumières. Les Montaigne, etc. : c’était des ruraux ! » Un point pour eux.

LA FERME Lou Casse

Le chanteur-guitariste Laurent, hirsute dont les yeux clairs surnagent dans la pilosité et pas-le-dernier-se-jeter-dans-la-mêlée, nous accueille pour un long tour du propriétaire. Les plantations, les enclos, la salle de gavage prise au vent, la réserve de maïs, l’infirmerie, la pièce commune… « Ici, il n’y a pas de fierté à faire de la musique, mais une fierté à être sur place ! Tu n’es pas Gascon parce que tu es né ici, mais parce que tu y créées des richesses… [comprendre : en habitant Paris, vous n’êtes plus Bretons] » Salaud. On ne l’avait pas vu venir aussi vite… « Il y a un vieux proverbe ici qui dit “Le voisin, plus que le cousin“. Ça résume bien l’état d’esprit : tu ne te fâches pas avec ton quotidien. Jamais ! Ce sont eux qui vont tuer tes bêtes et inversement… ou te remplacer lors de périodes de concerts ! »
Ce déclic, le groupe l’a eu lors l’Exposition universelle de 2010 en Chine. Les Cluzo y jouaient avec -M- et Olivia Ruiz, constatant une disparition des cultures locales – sur tous les plans que le mot suggère… « À la ferme, on cohabite avec les animaux et les végétaux. La vraie écologie, c’est redonner ce que tu as pris ! L’un a besoin de l’autre et les choses doivent être en équilibre… Le meilleur moyen de lutter contre l’industriel Mosanto, par exemple ? C’est de planter… Ah ça ! Un écolo qui n’a pas mal aux lombaires, ce n’est pas un vrai, hein ! » À terme, les rockeurs souhaitent même transformer leur grange pour créer une fondation qui transmettrait ces gestes traditionnels. Rien à redire.

« C’est pour cette raison que, à l’exception d’un Didier Wampas par exemple, nous nous sentons plus proches des artistes américains… Ils ne connaissent pas l’intermittence ! Une partie des dérives de l’industrie musicale vient des intermédiaires devant justifier leur salaire ou le fait d’atteindre un statut de “musicien professionnel“ avant même d’être connu… » Et c’est justement ce qui aurait plu au producteur américain Vance Powell – et raison de notre venue. L’homme aux 4 Grammy Awards s’est empressé de leur demander ce qu’ils faisaient à côté… « Agriculteurs ? Ça s’entend... OK OK. On enregistrera ensemble votre 6e album, peu importe si vous n’avez pas tout l’argent. » D’un barbu ayant géré les différents projets de Jack White, Arctic Monkeys ou encore Tinariwen ? CQFD : la musique, comme le vin, a besoin d’un bon terroir…

L’ALBUM We The People Of The Soil
On passe à table se réchauffer : généreuses rillettes d’oies et son confit pour remplir les creuses, puis du pif local pour mouiller les gosiers et culbuter la ratatouille. Attendez, la… ? « C’est pas basque, la ratatouille ? » BAM ! À lire le regard en biais du Laurent, on comprend que l’on a fait mouche, bredouillant dans sa barbe que la recette vient tout de même de sa grand-mère... [mouahaha] L’estomac repus, le café en bout de table dans le verre en pyrex avec le cendard à porter de doigts, Nashville peut (enfin) être raconté. C’est le chanteur des Cluzo, Laurent, qui joue les guides : « Notre précédent album en 2016 était un double, très 70s, basé sur les jams funk-rock... En vieillissant, on épure ! C’est instinctif... Vance nous a rassuré en expliquant qu’il n’était pas là pour nous changer, mais obtenir la meilleure version…  Et rajouté que si t’es incapable de faire la différence entre les trois King [Freddy, Albert et B.B.], tu n’as rien à faire dans la musique… Ah ah ! »
Pourquoi lui ? « Parce qu’il s’occupe du bluesman Seasick Steve – un pote de Janis Joplin et Kurt Cobain. Pour la maitrise des enregistrements sur bande, aussi (expliquant d’ailleurs le souffle de chaque début de morceau). L’analogique correspond à des enregistrements liés au vécu et dynamise les pics… Ça nous ressemble. » On remarque d’ailleurs que le titre de l’album fait référence à une chanson des Rage Against The Machine [“People Of The Sun“ qui invite le peuple aztèque mexicain à prendre le pouvoir], groupe dont le nom est inspiré du manifeste communiste écrit par Marx et Engels [la “machine“ représentant notamment la mondialisation]. Tiens, tiens…
Une lutte des classes qu’ils appliquent d’ailleurs à eux-mêmes en mettant à l’honneur – une blague du graphiste conservée à l’impression – leur bouc Miguel sur la pochette, alors que les Cluzo sont relégué au dos. L’importance du contexte, toujours.
« C’est notre album le plus réduit. Directement “focus“. C’est un retour au blues, divisé en faces A et B. Tous les morceaux, en accords ouverts, peuvent être joués en acoustique ! J’ai d’ailleurs joué avec pas mal de grattes à Nashville : Gretsch, Telecaster… Ai répété sur l‘ampli orange de Jack White pendant que Mathieu s’entraînait sur le kit batterie des White Stripes… pour finir sur un ampli Fender Vibroverb de 1962. » Mathieu : « Moi, j’avais 6 caisses claires devant moi. Et tous les dimanches, les types achètent du matos dans les brocantes, comme des cymbales cassées, pour que ça sonne “vieux“, t’imagine ? » Comme souvent, Laurent reprend la main : « Ce disque, c’est vraiment de la boxe américaine. Il y a peu de flagorneries. Que des frappes courtes, mais efficaces et parmi lesquelles la voix est évidemment un instrument. Les mots doivent être des punchs. Le sens prime même sur la rime ! Seule l’intention compte. »
Justement. Est-ce que leur discours engagé ne serait pas plus accessible en français ? Laurent répond (volontairement ?) à côté : « Attention ! On ne chante pas en anglais, mais en américain. Pour la rythmique, surtout ! Tu sais, ils ont peu de mots : c’est un langage assez rural… comme le gascon. Hé hé. » L’hôte se lève... On a compris. Alors que l’on espérait poursuivre via une jam de guitares sur la mezzanine aménagée – ou perdre quelques points de vie à l’eau de feu –, c’est rideau. Couché 23h.

CONCLUSION
Levés 8h, la matinée est consacrée aux séances photos. L’occasion de baisser la garde. De noter que Laurent (par modestie ?) utilise la plupart du temps les mots des autres pour décrire le groupe. Et prendre conscience, via des discussions, que la naïveté des Cluzo sur certains “personnages“ de l’industrie musicale (programmateurs, directeurs…) en dit déjà beaucoup de leur distance ou de l’espoir qui les habitent encore, voire de nos pertes d‘illusions tristement citadines… Encore un point pour eux ? Qu’importe, l’heure du repas nous réanime : la cuisse d’oie ample en bouche, pommes de terre et carottes du potager fraîchement ramassées, arrosés d’un Jean-Pierre Larrieu de 91 [un vin blanc bio, issu du Bearn]. C’est Noël. Et que dire du foie gras servi au couteau ? [on se fait confisquer le pain, sous prétexte qu’il dénaturerait le produit] Celui qu’envierait le chef Philippe Etchebest, mais dont la production raisonnée ne permettrait une livraison massive pour une restaurant… Oui, que dire… À part que c’est de la corruption aggravée de photographe et de journaliste ! [on s’est resservi]

Même dans l’art de la table, on trouve des similitudes avec leur musique : prendre le temps de.  « En club, on peut être en 70 dB. On force le public à ralentir la cadence pour qu’il nous écoute. Notre message est trop important. On interpelle, puis on balance un morceau soul derrière ! », raconte le batteur.
Prochain défi, pour les dix ans ?  « Inviter des groupes croisés dans les pays visités (Chili, Japon, Madagascar…) pour les faire jouer en 1re partie. Exposer davantage les musiques non formatées », rajoute Laurent dans un clin d’œil. Reste que le duo n’a pas besoin de préparation physique, vu le travail à la ferme. « Seulement s’adapter aux décalages horaires. Ici, on se lève à 6h du mat’. En festival, on nous fait souvent jouer à 1h… »
En repartant vers notre train, on sourit à l’évocation d’un grand journaliste nous ayant précédé et étant resté 3 jours, semble-t-il émerveillé... Nous sommes émus, évidemment. Encore plus amoureux, aussi. [même si le groupe ne nous le rend pas toujours] Des questions plein la tête sur nos propres choix, nos convictions, la transmission de nos traditions, l’abandon ou non de valeurs… Mais on sourit malgré tout, car si l’aspect rustique revendiqué impressionne sans doute le confrère de métropole en mal de zoo, il amusera ceux qui – comme nous – ont connu jusqu’à la préadolescence le champ comme seules toilettes et le robinet de l’étable, plutôt que la douche à l’italienne croisée le matin... [tête jaune avec clin d’œil]
Méditant sur nos sorts, le chemin du retour en voiture fut tout autant chargé de symboles qu’à l’aller, croisant un pont de chemin de fer rouillé [vite, une photo !] et surtout un calvaire brumeux à un carrefour... La référence au bluesman Tommy Johnson est dans toutes les têtes [dont la légende – attribuée à tord à Robert Johnson – prétend qu’il aurait vendu son âme au diable, rencontré à un carrefour, contre sa virtuosité à la guitare]. Référence exagérée ? Pas tant que ça quand on apprend, en montant dans le train – le week-end faisant alors brusquement sens – que le nom de famille du guitariste est Lacrouts… « La croix » en gascon…



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Photo : © Denoual Coatleven