Publié par Longueur d'Ondes

CANINE Vers l’inconnu·e

On ne savait rien de ce projet, ni de son/ses auteur·es… Tout au plus avait-on assisté en catimini à un concert en juin 2016, à l’église Saint-Eustache (Paris), qui ne nous avait finalement pas plus renseigné. Rien depuis. Jusqu’à aujourd’hui…


 

Quelle étrange sensation que ce nom de projet, sorte de tentation adultérine aux jeux de mots, qui se réinvite subitement à la mémoire… Le souvenir est confus, mais bien là, d’une soirée pleine de promesses et de mystères qui autorisaient toutes les projections. C’était il y a 2 ans déjà et le sentiment alors d’assister à la réunion d’une société secrète et masqué, façon Eyes Wide Chut. L’omerta et le temps ont fait le reste : au silence s’est mêlé l’oubli qu’un simple stimuli – un logo, un nom commun, un single sorti en février – a suffi à réanimer.

Mi-avril, c’est donc un e-mail impersonnel qui réouvrit les stigmates : le projet est vivant, le projet va bien, le projet va participer à un enregistrement à France Inter. Rendez-vous début mai. L’occasion est trop belle et le passage de la comète trop rare pour attendre deux années supplémentaires. Assez en tout cas pour ne pas oser en parler aux confrères.

 

À la date-dite, dès l’entrée dans les coulisses de la Maison de la radio, on tente le ton de la confidence avec le manager : pourquoi deux ans ? La réponse, bien que polie, reste en surface : « Il fallait prendre le temps de l’expérience, avoir le disque qui correspond le plus à ce que l’artiste avait en tête, ne pas griller les étapes et travailler l’environnement ». Nous n’en saurons pas plus, même si cette patiente préparation et ces informations en pointillés rappelle le duo Her. On nous assure en tout cas que c’est la 1re fois que le projet est présenté sous cette formule (définitive) et que l’album est beaucoup plus « fou » que le 4 titres de fin-avril, sans prendre conscience que ces formules sur-utilisées ont habituellement tendance à provoquer la méfiance.

On se précipite alors pour assister à l’interview du producteur-animateur maison [Didier Varrod], juste avant le live enregistré dans l’amphithéâtre du studio 105… Raté : l’échange se fait dans le noir, depuis la loge. Une fois les yeux habitués à l’obscurité, seules la jambe tremblante et la casquette de l’artiste se détachent… On devra se contenter, pour le moment, de la voix féminine de “Magali“. Une voix plus assurée que le langage du corps ne le laisse supposer.

Qu’apprend-t-on ? Que Canine est un « projet composé seul, mais à l’identité collective ». Que sa musique se veut « spirituelle, sans être religieuse », centrée sur « l’invisible », focalisée sur sa « poésie ». Pour autant, l’exercice met un point d’honneur à n’être « ni genrée, ni encadrée », mais « organisée selon l’inspiration ». Chaque réponse est ainsi une douce punchline, sans qu’aucune faille, aucune trahison à la réalité n’apparaisse... Encore raté.

 

Viens ensuite, le live. L’exercice a beau être radiophonique, l’aspect cinématographique frappe d’emblée… Des choristes aux musiciens, le plateau est féminin. Et l’artiste y joue les coryphées d’un chœur antique revisité. Le visage est masqué et la voix modifiée via un modulateur. Cette voix sans sexe déterminé (à la Anthony and the Johnsons), ces formes gommées par des vêtements noirs ou encore ce jeu de scène entre ombres et lumières donnent à l’ensemble des airs dantesques... Fantôme de l’opéra (moderne) ? Pythie ? Son masque plumé : un clin d’œil à la sorcière de La Belle Au Bois dormant ? Qu’importe, Canine est de ces projets où les point de suspension sont sans doute la meilleure répartie. Et dès les premières notes, c’est une évidence à la Woodkid qui prend forme.

Car oui : tout marche dès les premières écoutes. Tout. Le ballet est envoutant et le style, entre pop baroque et trip hop accéléré, crée une novlangue revigorante... Ici, le piano et le violoncelle organique viennent s’échouer contre les digues vocales et les rythmes synthétiques. Passé et futur se renvoient la balle dans une grammaire qui tente les arrangements grandioses et les micro-détails, alors que l’époque sacre le hip-hop et ses recyclages visibles en suprémaciste... N’en jetez plus.

 

Direction la loge de l’artiste, sous l’œil du manager. Lumière est allumée : la voilà. Assise et… à visage découvert. Ayé, on sait. Ha ha. Et on s’en retrouve étonnamment – à force de conjonctures – intimidé, ne sachant plus ce qu’il faut ou non dévoiler… Or, ce n’est plus le moment de reculer.

« Toutes les chansons ont d’abord été composées en piano/voix, en cherchant à être le plus mélodique possible. Puis, ont été rajoutées : une basse et un kick. » Mais au-delà des compositions, le plus dur n’a-t-il pas été de trouver “la“ voix ? On fait mouche : « Effectivement. Il fallait un médium basé sur l’émotion et qui sonne naturel. Quelque chose sans âge, ni style, ni sexe. Il a fallu ensuite réapprendre à chanter à travers cette voix, sans forcer sur le vibrato. » Et ce long processus de création, était-ce pour éviter les faux départs ? « Les cordes ont été enregistrées en Hollande, puis j’ai mixé l’ensemble avec Benjamin Lebeau (The Shoes)… avant d’avoir besoin de tout retraiter moi-même dans mon studio... C’était aussi important de recevoir de l’aide et des conseils que de me réattribuer l’ensemble. » C’était donc ça, ces deux ans… Avec la difficulté de ne pas savoir s’arrêter, donc ? De vouloir toujours rajouter ? « Au contraire : j’ai enlevé beaucoup de couches », rajoute Magali, énigmatique. OK.

Et ce masque, alors ? Il peut offrir tellement d’interprétations… « Justement ! J’en voulais un pour que l’on se concentre sur la voix. Et qui cache mes yeux ! Un peu comme Tirésias, ce devin aveugle de la mythologie grecque qui parle aux dieux [on ne s’était finalement pas trompé sur la dimension “coryphée“] Mais un masque, ce n’est pas que du fantasme, c’est un rite social, de la sacralité, le symbole de nos vies. D’autant que celui-ci est unique : c’est moi qui l’ai fabriqué... » Mais n’est-ce pas périlleux de dévoiler les secrets du magicien ? « Au contraire, c’était se cacher pour mieux, aujourd’hui, se révéler. il est temps pour moi de prendre la parole. De tomber le masque… »

Au-delà de ce masque, l’univers de Canine possède une dimension esthétique indéniable, sans a priori être une chasse gardée de sa marionnettiste : « Le réalisateur des clips a nourri le projet avec ses propres fantasmes, en enrichissant le propos avec des formes hybrides. La seule chose qui m’importait, c’est que nous apparaissions comme une meute féminine. » Oui, mais Canine, c’est un projet mélancolique ou optimiste ? On ne sait pas. On ne sait plus. « J’aimerais que ce soit surtout… touchant. Pendant l’écriture, je ne me sentais effectivement pas en connexion avec le monde... Mais attention : Canine, c’est un combat avec de l’espoir, plutôt qu’un accablement. D’ailleurs, certains textes de l’album sont en français. Cela a permis d’expérimenter d’autres musicalités, sans tomber dans la chanson française évidente, ni d’abandonner des thèmes avec ce changement de langue. »

 

Cette rigueur, ce souci du détail, cela vient du jazz, non ? Sourire. « J’ai fait le conservatoire… » (Bingo !)  Pause de l’intéressée, qui ne semble ne pas vouloir s’étendre sur le sujet ; le masque, symbolique ce coup-ci, a été remis dès le passé évoqué. « La seule exigence à avoir, c’est d’être libre… », conclue courtoisement Magali. Nous n’en saurons pas plus. On laisse l’artiste à ses respirations. Le temps de ressortir de l’édifice, on apprend insidieusement que Quotidien (TMC) pourrait être intéressé. Que l’album devrait sortir à la fin de l’année ou début 2019... Mais, surtout, qu’une grosse date se prépare en septembre, dans un lieu exceptionnel et fermé depuis 5 ans, lui aussi encore tenu secret... Décidemment.