Publié par Longueur d'Ondes

CANINE / bat les masques

Il n’y a pas que le masque physique de l’artiste qui est tombé pour la première fois ce 26 novembre au théâtre Marigny. En mélangeant expression urbaine et théâtre antique, soul et musique électronique, celui des conventions a suivi...


Attrape-journalistes ? Sans doute. Mais on ne devrait jamais oublier qu’un consentement nait de tout jeu de pistes : celui d’être attrapé.e… Surtout quand celui-ci, volontairement en pointillés, alterne aussi souvent le rôle du chassé. Car ce ne sont pas les cailloux blancs qui ont manqué depuis ce concert de lancement, le 16 juillet 2016, à l’église Saint-Eustache de Paris. Le geste était peut-être encore hésitant, mais l’empreinte s’y était imprimée au singulier... Une église ? L’objet – hybride – accordait déjà une place au sacré : « Je ne suis pas croyant.e, mais ce personnage de pythie aveugle [son masque lui cache les yeux] m’intéresse pour son universalité… Or, la musique, n’est-ce pas quelque chose qui nous dépasse ? Et un concert n’est-il pas une commémoration ? », s’interrogeait l’artiste qui souhaitait alors protéger son identité. Avant de conclure, à propos du lieu inhabituel du concert, qu’il est « important d’entamer chaque cycle dans un écrin différent ». C’est tout l’art de cette artiste-meute : faire croire aux premières fois à chaque rencontre. 
Même diagnostique, le 9 mai 2018, quand l’ex se réinvite aux souvenirs… Dans les coulisses du studio 105 de France Inter : il n’y a pas qu’en protégeant son identité plurielle – l’entourage scénique est une masse indivisible de son berger [la meute] – que Canine brouille les genres. En masquant son visage et en adoptant un modulateur de voix intersexué, l’artiste permet les suppositions autant qu’il/elle n’autorise aucun ancrage. Femme d’âge mur ? Jeune homme ? Nul ne sait encore et le 1er clip – multipliant les visages anonymes derrière un sigle – feront eux aussi preuve de neutralité (de par ses couleurs ou l’absence de leader). Même l’interview, au micro de la radio, se passera dans l’obscurité… Tout juste devine-t-on, une équipe – des musiciennes jusqu’à l’ingénieure son [non, ce n’est pas une faute d’orthographe] – exclusivement féminine. Un choix pas nécessairement conscient, même si un constat demeure : « En répétition, il y a une vibration... Une présence indescriptible ». Balayant toute revendication par un malicieux « J’arrêterai de jouer avec des femmes quand ce ne sera plus étonnant », admet Magali qui pour nous – en off – laisse une première fois tomber le masque.

Au jeu des miroirs, pas étonnant que ce trouble favorise aussi les chaises musicales... S’amusant des oxymores, la musique électronique y est contorsionnée par le prisme de la soul ou de la pop, rendant difficile toute expertise au carbone 14... Quant aux pistes narratives, elles y sont trop nombreuses pour identifier un chemin balisé... Clins d’œil ? Emprunts ? Novlangue ? Le point de départ est oublié. Perdu. Abandonné. Et, une fois encore, pas nécessairement voulu : « Je ne réfléchis pas à la musique d’un point de vue culturel ou ethnique. Chez moi, l’étape de création doit être spontanée et rapide. Libre ! C’est dans un second temps que je redeviens spectatrice et que le travail du doute commence… C’est comme choisir des vêtements : ce difficile équilibre entre influencer les regards et ne pas trahir son identité. »

Spectateurs, c’est nous qui l’étions ce 26 novembre 2018, lors de cette avant-première dans un théâtre Marigny, en marge des Champs-Élysées et fraichement réhabilité. Une date historique à plusieurs titres, en amorce d’un album et d’une tournée... (dont une date, fin février, au centre Georges-Pompidou) Et dont un clip avait dévoilé quelques semaines auparavant la tournure. Là, sous les dorures, le décor boisé est épuré et les couleurs monochromes. L’organique contre la machine : la dimension tragédienne est évidente, même si Magali confie a posteriori que sa musique possède « une gravité, certes, mais sans noirceur. Au bout du chemin, il y a l’espoir ! Et c’est bien parce que mon verre est plein que je pense à celui qui est vide »… Sur scène, les contraires continuent de s’attirer, car s’il l’on peut regretter quelques cymbales superflues, le timbre androgyne se frotte davantage aux chœurs à la voix claire. Quand le modulateur n’est pas sporadiquement abandonné pour que l’éclaircie laisse entrevoir quatre chansons en français... Idem sur la forme : le mimétisme n’est pas encore parfait avec les choristes-danseuses, on s’enthousiasme de ces déplacements qui multiplient les poses antiques et urbaines. À gommer les formes et les visages, on se surprend même à guetter les traces de souffles dans la voix et les mains qui tressaillent pour se rassurer sur la réalité de l’instant. Autant que l’on peine pour l’artiste en proie à ces gestes sans doute répétés jusqu’à la lie, tout en se rassurant sur la rigidité – que l’on avait deviné – de son expérience en conservatoire.
« Évidemment que c’est un projet exigeant. Mais je suis mal à l’aise quand l’autorité m’est imposée. Là, c’est moi qui décide », précise-t-elle. Fantasme ? Transfert personnel ? On la sent plus libérée de son masque social… À raison : « Je pratique la méditation et tâche de prendre soin du temps présent, même si sur scène il y a logiquement un jeu de double-voix interne : celle à quoi l’on est ; et l’autre qui dit si l’on merde ou non... » Cette dualité, toujours, se matérialise d’autant plus sur scène quand, pour ses derniers morceaux, Canine théâtralise physiquement la tombée de ce masque. « Pour être défendu, ce projet doit désormais être incarné », confiera-t-elle quelques jours après... Là, en pleine lumière, Magali apparaît enfin le visage nu, conquérante. Avec ses yeux mouillés d’émotion autant que de défi… Prête à l’action. Ou la chrysalide ayant clôturé sa mutation.

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