Publié par Rolling Stone magazine

THE INSPECTOR CLUZO : perpète les oies

Via leur live acoustique The Organic Farmers Season, le duo rock gascon rappelle que leur vie, partagée entre scènes du Midwest et élevage traditionnel en ferme landaise, est une campagne savamment orchestrée.


Avant son adaptation live, et après 6 albums rock, pourquoi publier l’unplugged Brothers In ideals en début d’année ?
Il n’y a pas de véritable pourquoi, parce que nous n’avons pas de “plan de carrière“ établi... Lors d’une session acoustique Deezer/Arte en 2016, beaucoup avait aussi été surpris de ce choix, mais c’est sous cette forme que l’on compose nos morceaux à la ferme… Nous n’électrifions qu’une fois le bruit dur maîtrisé !
L’année dernière, lors de notre tournée avec Eels et Clutch, nous étions en plein wilderness américain... Or, du fait de nos origines gasconnes, nous sommes – comme eux – sujets à regarder l’horizon... La décision s’est donc inscrite dans cet élan : avant de rejoindre la France, nous avons appelé le producteur de notre précédent album [Vance Powell, 6 Grammy Awards au compteur] et débarqué chez lui, à Nashville, pour enregistrer. Nous ne savions pas encore ce que nous en ferions…

L’adaptation de votre répertoire a donc été facile ?
Tout à fait ! Mark Everett [chanteur de Eels] l’avait prédit, mais nous ne voulions pas le croire… Avant de nous rendre compte que nous avions la même approche que Neurosis (qui n’est pas une influence) : la culture du contrôle... Nous sommes comme des boxeurs ! En version rock, nous économisons nos coups ; nous ne mélangeons jamais jeu d’attaque et jeu de défense. Mais comme tu dois chanter plus fort, il est plus difficile de balayer les octaves… Le recours à l’acoustique a donc mis en valeur une musique écrite à 4 mains, basée sur la contre-harmonie d’une voix face à la guitare, le recours à l’open tuning ou aux carillons pour élargir le spectre… Il n’est pas étonnant, avec le recul, que cette envie se soit inscrite dans le contexte d’une fin de tournée.

Comment appréhender la gestion des silences ?
Chez nous, les silences sont dus à ce que nous sommes intrinsèquement plus qu’à une notion musicale. Dans nos champs, nous n’avons pas besoin de parler, de remplir des vides... C’est toute cette personnalité qui s’exprime dans notre jeu ! Difficile de railler comme nous le faisions en version rock, quand tu es à 40 dB…  En acoustique, il a bien fallu que notre côté anglais pince-sans-rire ressorte. Mais pas plus que quand nous invitons quelqu’un à notre table…

Comme Bruce Springsteen avec “Born In The U.S.A.“, est-ce que certaines adaptations ont permis de révéler le sens premier des textes ?
Le sens reste le même ! Mais, effectivement, certains nous ont dit avoir redécouvert notre répertoire… Dans le Midwest, le public a toujours été plus attentif à nos textes, riant sur “A Man Outstanding In His Field“ ou abordant “We People Of The Soil“ de façon plus militante ! En France, sans doute parce que nous ne chantons qu’en anglais, on nous parle davantage d’énergie sur scène, de variation de registres de voix ou de notre choix de vie… Nous avons d’ailleurs toujours veillé à ne pas écrire sous le coup de l’émotion (qui a tendance à dénaturer le geste), pour être encore écouté dans 20 ans, hors contexte.
Mais, on le répète : ce n’est pas parce que le rock tente à disparaître que nous avons décidé cette pause acoustique !

Disparaître ?
« Est-ce que le rock est mort ? » est une question que l’on nous pose souvent. Une question… romantique ! La réponse est pourtant simple : le rock, c’est la rébellion. Or, la musique n’étant qu’un reflet sociologique, nous ne sommes pas dans une période rebelle ! 70% habitent en milieu urbain : il est normal que le public soit plus attiré par les musiques “urbaines“ et qu’il s’identifie moins au blues, une musique rurale.
Après, il est évident qu’une musique plus porteuse de sens va faire sa réapparition : nous sommes tous au bord d’un système ! Ce qui manque, c’est un consensus mondial… (et ce n’est pas dit que ce soit le rock ou le punk) En attendant, il n’y a que certains rappeurs pour franchir des ponts et choquer.

Une quête de sens que vous portez depuis vos débuts…
On n’a pas de “discours“, parce que nous ne sommes ni des politiciens, ni des leaders ! On raconte seulement notre quotidien de rockeurs fermiers avec une définition personnelle du succès : le qualitatif plutôt que le quantitatif… On était autonome alimentairement avant cette ambiance de fin du monde ! (pas plus que nous ne sommes survivalistes ou un groupe de terroir). Des Midwest, il y en a partout ! C’est ce qui est d’ailleurs commun à toutes les cultures… Et c’est pour cette raison que nous avons commencé cette tournée acoustique en invitant d’abord les musiciens additionnels à passer une semaine dans notre ferme.

Qu’ont-ils découvert ?
La boue de la Chalosse ! (rires) Blague à part, le paysage ressemble beaucoup à celui de leur Tennessee. On a répété deux fois, tout en organisant la tournée au coin du feu. Et choisi des salles adaptées à notre musique, proche de la configuration théâtre qu’ils connaissent aux États-Unis. Mais surtout, c’est une génération intéressante, en recherche d’émancipation culturelle qui ne peut venir que d’Europe... La peur du lendemain, qui existait moins là-bas que chez nous, commence à apparaître. On aime ce nouvel american dream à la gasconne : du pragmatisme sur fond d’optimisme et des phrases qui ne commencent pas par des négations. C’est triste que les médias aient opposé nos deux cultures, alors que nous sommes si complémentaires…

Comment s’est passée la tournée ?
Quand tu en as organisé 12 pour Fishbone [avant The Inspector Cluzo, Laurent Lacrouts et Mathieu Jourdain ont eu leur société de booking : Ter À Terre], tu es rodé… Passer de deux à huit personnes ne nous a donc pas fait peur ! Pour le reste, ça reste des musiciens américains : ils ont besoin de partition. Les cordes de “The Run“, par exemple, remplacent simplement l’envolée que faisait ma voix... Mais une fois ce cadre défini, il y a eu beaucoup d’improvisations ! Des feintes, deux solos au lieu d’un (et sans prévenir !). Assez pour décider d’enregistrer (et filmer) les trois dernières dates dans le Sud-Ouest… Le dernier morceau de 12 min. est d’ailleurs d’une tension incroyable ! En l’entamant, nous ne savions pas comment il allait finir et… nous avons clôturé la tournée là-dessus. Ce fut magique.

Et depuis ?
Nous n’avons pris que 8 jours de vacances, profitant du confinement pour : réaliser des travaux ; semer pour la première fois nos propres semences ; accueillir un Malien en formation et issu d’une Maison familiale rurale ; ressortir notre back catalogue ; composer 8-9 chansons (et il n’y a pas pire public que nous, veillant à la qualité des grooves, à être roue dans roue sans être scolaire ou, fruit de cette expérience acoustique, s’ouvrir à d’autres tessitures…) ; nous avons aussi travaillé sur notre Farm Aid [concert-repas à la ferme pour financer l’installation de jeunes agriculteurs] – et qui devait se dérouler en septembre ; créé le podcast mensuel “Rockfarmer show“ (sur radio Radio MDM) qui évoque des musiciens issus d’autres wilderness ; ou encore réfléchi à une future école qui transmettrait notre savoir-faire et vivrait grâce à nos royautés...
Ce rôle de passation, ce n’est d’ailleurs pas seulement répondre à une problématique sociale et climatique : la nouvelle génération va devoir dépasser le simple fait d’être dans la rue. Et il faudra bien des transmetteurs ! Or aujourd’hui, les vrais rockeurs, ce sont justement ceux qui ne sont pas fils d’agriculteurs et font malgré tout le choix de se lancer dedans.

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