Publié par Rolling Stone

NO ONE IS INNOCENT -Ennemis- : le brasier héros

Le 10e album de l’un des meilleurs groupes live de rock en français n’est pas qu’un rappel sur la nécessité d’une mémoire face aux combats : il prouve aussi que la musique peut parfois (ou doit ?) être plus forte que les mots.


Fausse modestie ? Conscience de la temporalité de certains textes ? Prétexte pour en justifier les quelques répétitions ? Qu’importe les raisons : il est toujours cocasse qu’un groupe aux paroles essentiellement contestataires ne cesse de répéter en interview que la parole doit s’effacer derrière le geste. Qu’un brûlot ne puisse être que des mots... Seul compte le Dieu riff, dont il ne serait que les pythies... Car si message il y a, il est – selon son chanteur Kemar – avant tout musical : « Le style lui-même évoque déjà beaucoup… Prenez les Stooges, Rage Against The Machine… Dès l’intro, ça te parle. Tu sais. Tu ressens avant même l’arrivée du chant. C’est l’amour du verbe, si ancré dans la culture française, qui pousse souvent à n’envisager la musique que comme un simple support. Or, chez No One, nous avons toujours eu une approche anglosaxonne... »
Quoi de plus subversif, au fond, de continuer à jouer du rock en pleine toute-puissance du rap et retour de l’électro ? Surtout avec des larsens envoyés au front et des textes contenus au peloton : une preuve de plus que l’instinct prime avant la réflexion. « C’est une approche très animale… C’est pour ça que nos lives demandent autant d’engagement : nous ne sommes pas là pour faire semblant, mais pour rappeler que le corps est plus rapide que l’esprit. L’urgence, c’est avant tout l’action ». Pas étonnant donc que les paroles du groupe soient le plus souvent écrites a posteriori, une fois la musique figée.

De la même manière que c’est la voix (et non les textes) qui a guidé sur cet album les premiers pas du guitariste et coproducteur Shanka : « C’est parce que je ne souhaite pas me laisser guider par les automatismes de l’instrument que je travaille d’abord à partir de sons créés à la bouche, avant de les retranscrire sur cordes. » Avec pour horizon Fever 333 ou encore Pogo Car Crash Control pour sortir de l’univers 90s (« même si finalement, cette scène s’y réfère beaucoup »), mais aussi la musique baroque, africaine ou la scène metal.
Exemples : le titre “Forces du désordre“ s’inspire d’un riff touareg, décomposé puis superposé pour en effacer les traces ; celui de “Polit Blitzkrieg“ emprunte autant au ragga qu’à un Motörhead sous perfusion techno ; quant au solo de “Bulldozer“, il ne cache pas son accolade à Marty Friedman de Megadeth... Ou comment « régurgiter des influences, en évitant de tomber dans des lieux communs ».

Mais quid des dénonciations de la caste macronienne, de l’Extrême droite, des réseaux sociaux ou autres chaînes d’info, pourtant désignés parmi les -Ennemis- (titre de l’album) ? Pour Kemar, No One n’a jamais été « le cirque du rock’n’roll : on ne s’anime pas quand les lumières s’allument ! La rage reste notre ADN… Mais si c’est pour continuer à faire du Si-Do-La, à quoi bon ? On l’a déjà fait. Or, c’est justement pour lutter contre la répétition que nous continuons d’être en mouvement. »