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Depuis 15 ans, des socio-styles fourre-tout envahissent notre quotidien. Socio-quoi ? Ces groupes d’individus casant les uns et les autres dans des stéréotypes comportementaux. À l’origine, il ne s’agissait que d’anticiper les pulsions d’achat. Au final, le procédé, qui s’est généralisé, cache un racisme ordinaire…
 

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« Bobos » (ou bourgeois bohèmes), ils n’ont que ça à la bouche. Qui ? Les politiques, les médias… Même la voisine de palier ! Tous sont exaspérés par ces « progressistes écolos », ces « bienpensants non affectés par la crise ». Et chaque occasion est prétexte à remettre le sujet sur le tapis.
Mais le bobo est-il ce cadre qui se déplace à vélo ? Celui qui traine les brocantes, une poussette à la main ? Vote-t-il à droite ? A gauche ? Un « salaud de riche » qui se la joue cool ? Mise à part le chanteur Renaud (cf. sa chanson sur le thème - sic), personne ne semble s’accorder sur une définition précise.

Pratique : l’emploi de ce mot-valise, le plus souvent dans un contexte péjoratif (cf. pour exemple le livre « Bobo de merde » de B. Daragon & B. Barnetche), permet de l’adapter à toutes situations. 
Le bobo est ainsi devenu le bouc-émissaire idéal de la droite (« un je-m’en-foutiste »), de l’extrême-droite (« un droits-de-l’hommiste »), de l’extrême-gauche (« un oligarque »)… et de la gauche elle-même (« un individualiste » accusé d’avoir « trahi les classes populaires »).

Selon le cliché le plus fréquemment utilisé, le bobo serait donc un dérivé de la « gauche caviar » des années 80. Vraiment ? En réalité, l’essayiste américain D. Brooks, inventeur du mot en 2000, le définissait comme un « jeune actif aisé qui conserve une éthique ». Sans aucune autre connotation ! Soit, comment l’ « avoir » (situation aisée) est désormais moins important que l' « être » (attitude). 

Que de chemin parcouru depuis…

LE FOND. Prenons du recul. Si l'utilisation du stéréotype « bobo » ne serait ni plus ni moins qu’une fronde anti-cadre - voire anti-métropole -, le concept permet surtout d’oublier les vrais bourgeois d’une part et les réels beaufs de l’autre. Le principe même de l’ennemi intérieur et sans visage autour duquel tous s’accordent, faute de pouvoir continuer à blâmer certaines origines ethniques. Car au fond, que lui reproche-t-on au bobo ? De manger sainement ? De faire attention à la planète ? D’avoir un capital culturel plus élevé que la moyenne ? De rejeter son héritage social ? La belle affaire.

Puis vint le « hipster », nouvel idiot du village mondial chassant le « bobo » désormais usé jusqu’à la couenne. Barbes/moustaches ou jupes longues, tatouages, chemises à carreaux, épaisses lunettes… Facile à caricaturer l’animal ! Sauf qu'il y a tromperie sur la marchandise à en juger sa définition contemporaine : « individu se démarquant volontairement de la société ». Des néo-hippies, rien de plus. Une sous-culture, pensez-vous.
Quel rapport, alors, avec l’amateur de jazz des années 40 dont la définition est pourtant issue ? S'il sort du cadre, le hipster peut-il être résumé à des habitudes vestimentaires aussi significatives ? Est-il un bobo ou inversement ? Peut-on être un vrai hipster en dehors du Xe arrondissement parisien ou du quartier Kreuzberg (Berlin)/Wicker Park (Chicago)/Williamsburg (Brooklyn) ? N’en jetez plus ! Les marques ont compris qu’il y avait intérêt à transformer cette figure anticonformiste en prescripteur de la mode… Ou comment exploiter la sociologie à des fins marketing.

D’autant que, si l’on s’en réfère au sociologue Pierre Bourdieu (« La Distinction », 1979), il existe une vraie différence entre les bobos et les hipsters. Le premier groupe est constitué d’individus liés par une même vision politique et des pratiques culturelles similaires. Le bobo n’ayant pas de capital idéologique/financier, il peut appartenir à tous les milieux. La « conscience de classe » disparaît ainsi au profit de son besoin de socialisation et de métissage. D'où l'absence de définition précise.
Le second - les hipsters - semble davantage être une sous-classe de la bourgeoisie. Si, si ! En créant des frontières entre les individus et en rejetant la culture populaire, le hipster répercute les codes de la classe dominante qui cherche aussi, par la distinction, à fuir la moyennisation de la société… Allez leur dire, tiens.
 

Bobo-hipster.jpgLA FORME. Mais revenons à nous moutons (noirs). Baptiser des groupes d’individus sur la seule base de leurs habitudes vestimentaires, culturelles ou financières a toujours existé. Il y a eu les zazous des années 40, les mods des années 50 pour définir les amateurs de jazz, les yé-yés des années 60 qui aimaient les adaptations francophones de succès anglo-saxons… Ou l’art d’opposer les différences et de rejouer les éternels matches entre classes sociales ou générations. En cause : la peur de ce que l'on ne comprend/connaît pas.

Puis la pratique s’est accélérée ces dernières années : yuppies (jeunes urbains), dinks (carriériste cynique), métrosexuel (citadin soucieux de son apparence), winders (décontraction envers la réussite sociale), bling-bling (style ostentatoire et excessif), nolife (associable), gamer (passionné de jeux informatiques), nerd (passionné de sciences) ou encore bomeur (bobo au chômage)...
Ce besoin de ranger les gens dans des cases serait-il du à une perte d’identité induite par la mondialisation ? Du cancan primaire de bistro ? Une méfiance généralisée envers le « mainstream » (mot lui-même détourné de son sens original : un courant de jazz des années 50) ? Ou est-ce la crise économique qui provoquerait l'envie irrépressible de renouveler ses héros/coupables ? Un peu de tout ça.

Rappelons surtout que s’ils n’ont pas tous une connotation marketing, ces termes, dont le sens évolue sans cesse, font tout de même dans le stéréotype communautaire. Une forme de « racisme » inconscient, légitimé par leur constante reprise dans les médias. Le mot est fort ? Bobos, hipsters… On a pourtant recours à « des généralités », considérant que « certains groupes d’individus sont intrinsèquement supérieurs à d’autres » (définition du racisme). Et ce qui prévaut pour une ethnie est aussi valable pour toute communauté, même culturelle...

Arrive alors cet affreux doute : serions-nous tous racistes ?