Publié par Longueur d'Ondes

Taratata et Hebdo Musique Mag sur France 2, Chabada sur France 3, CD’aujourd’hui sur France 4, Laurent Lavige et Serge Levaillant sur France Inter… La rentrée recense ses disparus. Jeunisme, politique d’austérité, concurrence accrue, objectifs d’audience rigides, concepts usés… La musique diffusée serait-elle en déclin ? Réponses.

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Ils étaient 168 000 à signer la pétition contre l’arrêt de Taratata, suite à l’annonce de France Télévisions le 31 mai dernier. 20 ans après sa première diffusion, la non-reconduction du programme a un goût de déjà-vu... L’émission, concentré de lives et de rencontres entre artistes, avait déjà été supprimée en 2000, puis remise à l’antenne en 2005. Est-ce cependant une surprise pour Nagui, son présentateur et créateur ? On en doute. Fin octobre 2012, il affirmait qu’il n'y a pas une année où il ne s’était pas battu pour que l’émission soit à l'antenne. Sauf que 7 mois plus tard, la sentence fait l’effet d’une bombe.

Tirer sur l’ambulance

Cause de la grogne : sa diffusion sur une chaîne du secteur public (chaînes nationalisées, en partie financée par la redevance audiovisuelle). Les objectifs d’audience étant réputés plus souples, beaucoup ne comprennent pas cette reconduction. C’est en tout cas le raccourci d’Isabelle Dhordain, journaliste et productrice pour l’émission Le Pont Des Artistes (France Inter, également du service public), sur le site Newsring.fr, voyant dans cette disparition : « la marque d’un service public qui ne remplit pas son rôle. Le passage de quotidien à hebdomadaire de Ce Soir (Ou Jamais) sur France 3 – et qui comporte un live – était déjà embêtant. Aujourd’hui, ce sont des artistes lives qui émergent, mais la télévision ne sait pas les filmer. » 20Syl, chanteur d’Hocus Pocus et membre de C2C (plusieurs fois invité de l’émission), est moins définitif, mais regrette la « raréfaction du live. Taratata permettait d’accéder à une porte d’entrée immédiate et populaire. » Bref, chacun y va de son commentaire, même les plus revanchards qui, dans le journal 20 Minutes et sous couvert d’anonymat, n’hésitent pas à balancer sur le mode « de beaux lives, mais un mauvais talk-show ». Elle est belle la solidarité entre professionnels…

Aurelie-Fillippetti.pngSursaut général
Les institutions, aussi, ont fait part de leur inquiétude. Dans un communiqué du 21 juin, le Conseil supérieur de l’audiovisuel a appelé à repenser l’exposition de la musique aux heures de forte audience, déplorant une diminution de 66 % entre 2007 et 2012. Certes, il y a The Voice ou La Nouvelle Star, mais le CSA indique que cette exposition ne peut « se concentrer sur ce genre de programmes. » À retenir : la musique est citée comme la 3e activité culturelle préférée des Français (et préférée chez les 15-24 ans). De son côté, la Sacem a qualifié les disparitions estivales d’ « hémorragie », rappelant le rôle « prescripteur de la télévision, notamment en terme d’émergence de talents, du renouvellement des titres et de la préservation de la chanson française. » La société de gestion des droits d’auteur a même obtenu de la Ministre de la Culture l’engagement d’une commission sur le sujet. Interrogée sur ces disparitions dans Libération, Mme Filippetti a indiqué que « même si la chaîne a la prérogative de supprimer des émissions, il ne faut pas que les économies demandées portent sur la place de la culture. » En clair : si le gouvernement refuse d’être interventionniste, l’État transmet tout de même un cahier des charges à respecter...

Service public

Pourtant, la France s’est montrée inflexible face aux actuelles négociations commerciales entre l’Europe et les Etats-Unis, souhaitant continuer à aider, financièrement ou par des quotas de diffusion, la production musicale et cinématographique. Alors, quid de sa place ? « J’ai toujours eu l’impression que l’art et la littérature étaient moins soumise à la critique », lance malicieusement Olivier Bas, directeur artistique de feu CD’aujourd’hui [2001-2013, capsule de 2 min. avec interview et live] et actuel juré de La Nouvelle Star (D8). Avec un triste constat : « Nous étions sur du généraliste qui peut autant supporter Stromae, Bashung ou Bruel. Le format court échappait, de fait, à toute notion d’audience en répondant à l’ambition initiale : être un starter. » Laurent Lavige, ex-animateur de France Inter remercié après 30 ans de collaboration, vient pourtant à la défense de son ancienne maison : « Radio France ? Des studios incroyables. On peut critiquer les fonctionnaires, mais les meilleurs sont là ! » Avec, toujours, cette pointe d’amertume : « Les moyens d’hier ne sont plus forcément les ambitions d’aujourd’hui. », évoquant des raisons plus personnelles que professionnelles à son éviction. Victime du jeunisme ? L’animateur le suggère, lui qui affirme avoir eu la seule émission du groupe en hausse dans les sondages Médiamétrie d’avril. 

Audience
Pour Gérard Pont, directeur de Morgane production et collaborateur régulier de France Télévisions, « si les émissions ne se pérennisent pas, c’est parce que le concept est usé. Ou parce qu’il faut une nouvelle tête (car, au final, c’est le même principe décliné indéfiniment depuis 30 ans). » Il rappelle aussi que « Taratata et CD’aujourd’hui sont des programmes nés à une époque où existait peu de robinets à clips. Puis, qu’il adore Nagui, mais que « un live au Grand Journal (Canal+) ou à C à vous (France 5) fera vendre plus de disques... » Et c’est le producteur qui parle. Stéphane Saunier, le monsieur Musique de Canal+ depuis l’émission Nulle Part Ailleurs, n’a pas ce problème. Chaîne privée ? Pas seulement : la longévité de ses émissions s’explique parce la chaîne est plus attentive au taux de satisfaction qu’à l’audience : « 1 million de téléspectateurs, ce n'est rien face à 1 millions d'albums vendus… » Mieux vaut donc s'adresser à moins de personnes, mais des prescripteurs qui auront une pulsion d’achat sur un album ou une place de concert. Soulignant d'ailleurs, qu’en terme d’émissions, l’Hexagone n’a pas à rougir de ses pays voisins.

Micro.jpgPrésentateur
Yves Bigot, directeur général de TV5 Monde et ex-responsable des programmes de France 4, pense que le manque d’ambitions vient de « l’absence de personnalités. On dit que la télévision, c’est beaucoup d’obligations : le prompteur, le format... Je reste persuadé que c’est par défaut. Que si on trouve la bonne personne, ça fonctionnera. Il faut sortir du modèle homme-sandwich : on regarde le contenant avant le contenu ». Stéphane Saunier (Canal+) n’est pas forcément d’accord, prétendant que l’audace n’est qu’une question de moyens rendus possible par une direction. Est-ce pour cette raison que France Inter a décidé un compromis ? Pour inscrire sa station dans la suite de ses animateurs-défricheurs (Bernard Lenoir, Jean-Louis Foulquier, José Arthur), l’antenne est confiée à des artistes : André Manoukian, Laura Leishman, Barbara Carlotti, voire Nick Kent. Ou comment mettre des visages sur des voix.

Le contenu
Seule solution pour attirer le public ? Non, l’éditorialisation. Ils n’ont que ce mot à la bouche, comme un remède à la vacuité des émissions. Il faudrait donner une perspective au sujet, qu’elle soit historique, sociale ou politique. C’est en tout cas la consigne de Didier Varrod, directeur artistique musique de France Inter, à ses équipes : « Nous sommes journalistes. Je ne conçois pas mon métier sans une forme d’engagement et de revendication de ses idées... » D’ailleurs, au départ des deux animateurs historiques de la station (Lavie et Levaillant), il répond que la musique n’a pas diminué de l’antenne (« c’est même l’inverse ! » ) : 5h de programmes quotidien avec minimum 4 lives. Pour autant, il est conscient du pourquoi des critiques : « Les contribuables ont l’impression que la chaîne leur appartient en raison du financement par la redevance. C’est faux ! » Concernant le fond, Gérard Pont (Morgane Production) a effectivement un regret : la difficulté à faire diffuser des documentaires. Arte le fait encore, mais uniquement de façon thématique et… estivale. Parmi les mauvais élèves ? La radio : « ultra formatée… Le pouvoir est dans les mains de dix frileux. Si aucun d’eux ne bougent, personne n’ose ! Plus aucun disque ne peut passer à l’antenne sur le simple coup de cœur d’un programmateur. C’est le marketing qui a pris la main… ».


Maison-radio.jpgRadio France
Didier Varrod est conscient de ces difficultés. Ce fut l’une des raisons pour lesquelles il a accepté le poste : redonner une place à la musique, en chute de 3 % entre 2007 et 2012 sur France Inter. Sa méthode : la réhabilitation d’un radio-crochet et la suppression de hiérarchie dans la programmation. Depuis la rentrée, les nouveautés – qu’elles aient sorti un disque ou non – passent le soir, comme le matin. Est-ce que cela suffira ? Radio France doit faire face à une érosion générale de son audience, à commencer par Le Mouv’. Preuve en est : le tacle récent d’Arthur, directeur de Ouï Fm, proposant la fusion Ouï-Mouv afin de venir en aide au service public. La raison ? 339 000 auditeurs/jour pour Ouï FM contre 211 000 pour Le Mouv' et une bande FM saturée qui ne délivre plus de fréquences. Réponse de l'actuel directeur Joël Ronez : « C'est comme si H&M rachetait le Centre Pompidou ! On aimerait que nos concurrents puissent se développer avec des perspectives numériques, mais pas en nous faisant les poches. » Autrement dit : hors de question de récupérer les émetteurs du service public.

L’idéal
Pour Yves Bigot (TV5 monde), il n’y a pas de martingale pour qu’une émission musicale marche. Il met cependant en garde : « la qualité de la musique ne suffit plus, l’émission prime avant tout. Il faut être singulier dans son traitement. » Singulier comme Taratata ? Oh oh ! Il rappelle en outre que la télévision est (presque) gratuite, que le spectateur y est aussi passif que oisif. Qu’il faut donc plier face à la demande : « Ne pas donner de repères aux téléspectateurs, c’est le mépriser. » Acquiescement d’Olivier Bas (CD’aujourd’hui) qui avoue que le public ne peut effectivement pas assimiler de la découverte non-stop. D’où le fait qu’il chargeait ses interventions, à la Nouvelle Star (W9), de références. Ou comment rendre plus intelligent un public sans qu’il s’en rende compte... Yves Bigot conclue sur un dilemme, très franco-français trouve-t-il : « chaque fois qu’une émission passe à l’antenne, tout le monde a quelque chose de mieux à faire… Pas de motivation. Avouons qu’autrefois, notre premier réflexe était de voir la tronche des Pink Floyd (nous n’avions que les pochettes !). En rendant accessible les données, nous avons perdu cette quête d’image et de son. » Alors quoi, c’était mieux avant ?


Le successeur
Alcaline.jpgQu’en est-il, justement, du projet remplaçant Taratata ? Il s’appelle Alcaline. Jean-Luc Millan, l’un des deux co-producteurs, n’est pourtant pas un inconnu. Sa société de production est à l’origine des Concerts uniques sur France 2, émission qui – depuis la rentrée 2011 – enregistre un live dans un lieu prestigieux choisi par l’artiste : Jean-Louis Aubert aux Mines du Bruoux, Cœur de Pirate au Petit Palais, Bénabar au Musée des Arts forains … Leur ligne éditoriale ? « Nous sommes dans une écriture très documentaire. On donne la priorité aux Français, notamment ceux qui ont moins de temps pour s’exprimer ou qui sont sur un label indépendant », souligne le directeur de Grand Angle. Déclinant la marque en plusieurs temps forts : « un format court, journalier, sur l’actualité ; un magazine de fond, diffusé le jeudi à 23h15 trois fois par mois ; un concert mensuel où un artiste accueille deux invités ; et un gros événement deux fois par an. » Preuve est faite que les écritures sont multiples pour plaire au plus grand nombre. Avec un piège : la coproductrice Elsa Caillart (Angora Prod) a des affinités avec Universal Music… Contradictoire avec la volonté d’axer sur les indés ? « Non », répond Jean-Luc Millan. Enchaînant : « Nous travaillons avec des défricheurs, de fortes personnalités. C’est ce qui fait notre force ! Après, on sait que l'on va souvent retrouver Universal, car ils signent beaucoup d'artistes. Mais, on reste prudent… » Nous attendons de voir.

L’avenir
Beaucoup de bruit pour rien ? Finalement, Taratata continue sur Internet (site principal, compte Youtube), mais aussi sur TV5 Monde, RTL2 et la plateforme divertissement de l’iDTGV (Digitab). Le format a été revu : un 27 min. avec une grande place consacrée au live. Le tout grâce à l’aide de deux partenaires : Vente Privée (entreprise de commerce électronique) et MyMajorCompany (plateforme de financement participatif). « La génération 2.0 de Taratata est en train de naître », a déclaré Nagui, réinventant, au passage, une diffusion multicanal dont pourrait s’inspirer… le service public.


La boucle est bouclée ?
 
> Sources
(Alcaline : avec l'aide de Johanna Turpeau)