Publié par Rolling Stone magazine

GUITARE EN SCENE 2024 : faire opposition

Outil d’expression populaire, la musique a toujours accompagné les soubresauts de la société. Pas étonnant donc, en pleine polarisation du champ politique, de constater à Saint-Julien-en-Genevois une industrie de plus en plus fragmentée.


Dans tous festivals, il y a le cadre : juridique, géographique, thématique… Celui de la fréquentation aussi. Avec d’un côté ? Les géants du secteur multipliant bénévoles et… profits (situation inimaginable dans d’autres pays) ; élargissant chaque année jauge ou amplitude horaire (jusqu’à quand ?) tout en se drapant d’un paravent rapidement écologique ; additionnant les services pour castes évidemment économiques... Qu’importe le métissage artistique (quid pourtant de l’ascension de nouvelles têtes d’affiches ?) ou celui des publics quand le peuple ne rêve justement que d’union… Ou l’histoire de la cigale se plaignant de l’inflation.
Aux contraintes extérieures supposées (les J.O., la hausse des cachets), il existe pourtant des festivals à citer en exemple : Guitare en scène en fait partie... Depuis 2007, l’événement associatif plafonne volontairement sa jauge à 5 000 personnes ; vise l’opération blanche ; limite son décor à l’épuré (une plaine bétonnée avec un gymnase comme loges) ; fixe surtout par honnêteté ses prix en fonction de sa programmation – n’empêchant ni l’ambition et les exclusivités...

Pour preuve encore cette année : un John Fogerty, rescapé de Woodstock et de ses droits d’auteurs enfin retrouvés de Creedence Clearwater Revival (mention spéciale pour sa voix restée intacte) ; un Chris Isaak délicieusement suranné dans le rôle du Elvis de l’ouest américain ; l’humilité communicative d’un Francis Cabrel et du hippie australien Xavier Rudd ; les nouvelles pousses Lean Wolf (gagnants du tremplin) et du prodige Toby Lee ; la confirmation Rival Sons (plus blues/soul qu’imaginé) ; ou encore la setlist inimaginable de Nile Rodgers, balayant un pan de l’histoire mondiale (Sister Sledge, Chic, Madonna, Bowie, Daft Punk, Beyoncé…) en guise de cv.  D’autant plus quand celui-ci s’étoffe d’une jam sur “Rapper's Delight“ avec le bassiste de Miles Davis – Marcus Miler.
Car même si les shows de Status Quo, Rodrigo y Gabriela, Larkin Poe et Dave Stewart furent sans prise de risque (avec une émotion tout aussi diluée), bien malin sera celui continuant de justifier des extensions de jauges/sites/organisation comme condition à la réception d’artistes de cette catégorie – pourtant rengaine des festivals-monstres... CQFD.

Les contrastes seront cependant encore plus palpables dans l’enchaînement à 24h des concerts des fermiers gascons The Inspector Cluzo et des Nantais Ko Ko Mo. Deux entités-duo sortant un nouvel album à la rentrée... Aux premiers, l’indépendance revendiquée : pas d’intermédiaires (label/booking/RP), de setlist préparées ou de boucles ; de l’impro et du danger (des cymbales jetées dans la fosse) ; un slam dans la foule du batteur qui finit le concert en sautant sur sa grosse caisse ; des dialogues avec le public en fin de concert ; et un rejet assumé de structures comme le Printemps de Bourges à la barbe de son propriétaire (présent dans la foule) et de certains Suisses peu habitués au fracas – pourtant définition du rock...
Aux autres, signés chez Live Nation [un des plus grands producteurs mondiaux] : des interviews réduites à 10 min. ; encadrées ; des riffs référencés ; des trajets sur scène étudiés ; et des samples en soutien [délaissant Led Zep, la prochaine sortie s’annonce plus électro/synthé à la The Who]. L’exercice est propre. Transpirant. Répété. Efficace. Se pose parfois cependant le sujet de la sincérité.

Avec pourtant une même technicité, c’est surtout de l’avenir du rock dont il est question. Un rock dont la définition mouvante se mue dans ces deux exemples : celui des clubs contre celui des stades ; celui sans compromis ou sans partie pris ; la petite unité ou le grand porte-voix ; la nostalgie ou le chassé-croisé des générations... Et certes, s’il appartient à chacun d’être autant salé que sucré, voire de ne pas trancher, dans un monde qui s’interroge de plus en plus sur sa consommation, une réflexion sera-t-elle un jour menée sur nos écoutes et leur degré d’artifice ou intégrité ?

Ce festival et ses artistes aura donné l’occasion de se faire une idée.

Commenter cet article