Publié par Rolling Stone magazine

DIONYSOS : dieux du stade de la maturité

Énergique en live, poétique sur album et prolifique en interview, le groupe de rock de Valence (Drôme) a autant connu San Francisco, le Sahara ou l’Islande ; collaboré avec Rochefort, Cantona et Bashung ; que fréquenté la crème des producteurs... Bilan.


30 ans de carrière, c’est une quinzaine d’albums, un millier de concerts et… combien de fractures ?
Deux importantes surtout pour Mathias [Malzieu, le chanteur], mais qui sont chaque fois double… La dernière en date, c’est tout de même un concert qui se finit au bout de… 40 secondes ! Ah, et puis une clavicule pour notre guitariste juste avant une tournée… Une modeste participation aux statistiques du groupe. [rires] Après, bien sûr, on ne compte pas les claquages et élongations, sinon on défierait les lois mathématiques.


L’occasion d’ailleurs, lors de la tournée, de chanter sur un fauteuil customisé comme Dave Grohl en 2015…
Justement : on a reçu plein de photos nous comparant : c’était drôle... Il était pas mal d’ailleurs son fauteuil avec des manches de guitares ! On est jaloux… Nirvana, c’est vraiment notre ADN, en plus... Mathias et notre batteur les ont d’ailleurs vu sur scène…

Plus que ça : vous avez même partagé un producteur…
Steve Albini oui, le coréalisateur d’In Utero On a travaillé avec lui sur notre 4e album Western sous la neige en 2002. Un type intègre, mais pas intégriste. Avec de l’autodérision... Il nous poussait en permanence, nous responsabilisait en posant des questions sans jamais apporter ses réponses. Un vrai mécanicien qui met à disposition ses outils… sans conduire à ta place ! On s’est d’ailleurs longtemps dit que l’on devrait renouveler l’expérience avec lui – notamment parce qu’au-delà du rock, il a aussi produit des albums folk sublimes... Hélas, avec son décès en mai 2024, c’est malheureusement trop tard.

Vos choix de réalisateurs, c’était chaque fois des fantasmes d’ados ?
Oui et aussi aux choses que nous écoutions sur le moment... Après, il y a bien sûr la réalité du studio, la découverte de l’humain qui se rajoute et pourrait décevoir… Mais tu prends ce risque. Tu te laisses porter par l’envie, le désir. Et ça donne des enregistrements à San Francisco avec Daniel Presley (Faith No More, The Breeders, Cradle of Filth…) ou au Maroc avec John Parish (PJ Harvey, Eels, 16 Horsepower…) avec cette idée du voyage qui participait au processus… On a d’ailleurs failli aussi travailler avec Ian Caple (Tindersticks, Kate Bush, Simple Minds…) pour l’album Haïku ou encore Valgeir Sigurðsson (Björk, Sigur Rós, Damon Albarn…).

Des options plus périlleuses aujourd’hui, compte tenu de la nouvelle économie du disque…
Et c’est bien pour ça que lorsque l’on convoque autant de musiciens classiques, il est plus facile de le faire en France. D’où la nécessité de se réapproprier certains processus. Mais c’est comme notre set actuel : il y a un enchaînement de chansons qui nous semble aujourd’hui logique et qui correspond à nos envies, mais nous serions bien incapables de connaître où nous mènera ce désir en fin de tournée. Les réflexes, c’est bien ! Se surprendre et s’écouter, c’est encore mieux.

De la même manière que vos projets parallèles ont toujours été une façon de se quitter pour mieux se retrouver, non ?
On y pense évidemment, après 30 ans d’expérience, à cette fameuse… “zone de confort“. Il y en a beaucoup à qui ça fait peur d’en sortir… Pourtant, il ne faut pas confondre un “risque“ et “faire n’importe quoi“. Par exemple : on ne sait pas arranger des cuivres sur de la rumba... OK ! Ce serait prétentieux de s’improviser expert… Mais si tu prends des gens qui t’aident, t’apprennent et te font grandir, alors là oui : ta zone de confort aussi s’élargit.

D’ailleurs, sur votre dernier album L'Extraordinarium, vous aviez initialement le fantasme de travailler avec Orelsan ou Angèle…
Oui, c’est la phase de rêves. La projection avant la réalisation : on imagine, on note les pourquoi-pas et recense les tu-crois-que. Puis, on s’est rapidement rendu compte que quand tu n’as pas d’histoire avec un invité, ça n’est séduisant que sur papier… On s’est donc concentré sur des gens avec qui on a une histoire artistique, mais aussi personnelle : Last Train, -M-, Aldebert, Mademoiselle K, Olivia Ruiz, Emily Loizeau… Le vrai anniversaire, c’est ça finalement ! Même si, nous avons tout de même tenté John McEnroe. [rires] Ce devrait être au fond une philosophie de vie : ne travailler qu’avec ceux qui ont envie.

À propos d’envie, et malgré des paroles en apparence désengagées, vous signé une tribune contre l’arrivée du Rassemblée nationale…
Nous avons toujours lutté contre l’extrême droite, ne serait-ce qu’en étant un groupe… Pourquoi ? Parce que le RN a toujours été basé sur un principe de division... Nous, nous sommes des créateurs de fictions. Ces histoires, elles ne sont pas faites pour fuir le réel : elles peuvent être inspirantes, générer de l’empathie, de l’espoir. C’est questionner la réalité ! N’oublions jamais que la culture est un patrimoine... Qu’importe l’image policée du RN qui fait tomber certains dans leur piège, nous n’oublions pas les origines de ce parti, ni certaines déclarations… Et ne rien dire serait, notamment, cracher sur nos privilèges d’intermittents. Ce n’est donc pas être militant que les dénoncer, mais bien notre définition de l’intégrité... Préférant au terme « engagés », celui – nous l’espérons – de « engageants ».