Publié par Rolling Stone magazine

JEAN-LOUIS BROSSARD : Trans identité

Il est l’ogre : boulimique de musique, éternel épicentre de découvertes et récurrence de concerts dans un Rennes dont il n’est pourtant pas originaire... Rencontre avec le programmateur et cofondateur des Rencontres Trans Musicales.


Il y a des prénoms parfois inutile de compléter.... Dans l’industrie musicale comme dans la capitale bretonne, “Jean-Louis“ en fait partie : tous et toutes ont une anecdote avec l’intéressé, souvent vécue, parfois rapportée… Du festival des Rencontres Trans Musicales de Rennes ou de son directeur artistique aux cheveux enneigés, on ne sait d’ailleurs plus qui en est la métaphore : la créature et son maître n’ont rien à envier à l’œuvre de Mary Shelley... Indissociable et insatiables. À contre-courant... Un Frankenstein immuable, surtout, avec une longévité à rendre jaloux certains dirigeants. De quoi aussi, pour beaucoup, avoir grandi et défriché aux côtés de ce savant fou aux allures d’oncle bienveillant. 
Presqu’un demi-siècle que ce couple Trans/Brossard cohabite, tentant chaque année de se surprendre – secret de leur insolente pérennité. En commun : le statut de témoins, passeurs, mais aussi initiateurs du demain… Situé dans une vieille bâtisse réhabilitée, le bureau de Jean-Louis Brossard est à l’image de cet anachronisme entre traces des éditions passées, magazines étrangers annotés, vinyles en escale sur le parquet, absence de chauffage et coupures d’électricité... L’inconfort, toujours, dans la pratique comme dans la curiosité, comme symbole d’une exigence. Une radicalité : celle de ne jamais se satisfaire de ses lauriers… Et partout, la patine qui se confronte à une platine dont le cycle semble illimité.

Or, comment mieux résumer le monstre et son marionnettiste que via le name dropping ? L’exercice, galvaudé, force malgré tout chaque fois le respect... C’est en effet aux Trans Musicales qu’ont joué pour la première fois en France Björk, Ben Harper ou encore Lenny Kravitz. Ici encore qu’ont été révélés Étienne Daho, Bérurier Noir, Mano Negra, Daft Punk, The Fugees, Nirvana, Beastie Boys, Noir Désir et Stromae.
Jean-Louis refuse pourtant l’étiquette de “tremplin“… Trop restrictive ? Cynique ? Ce serait sans doute taire la dimension humaine souhaitée (et dont la volonté s’inscrit jusque dans le nom de l’institution) : cette “rencontre“ entre public et projets... Au mieux, le programmateur s’amuse du fait que, comme lui, « beaucoup [soient] nés à Rennes, sans en être originaires », évoquant en exemples les Malgaches The Dizzy Brains ou les Sud-Africains BCUC dont le passage rennais a changé leur vie. L’intermittence obtenu par les premiers a en effet permis de « sauver le bassiste d’un cancer », quand les derniers enchaînent depuis les tournées… Reconnaissant aussi, « comme Sébastien Tellier », qu’il y a de mauvais concerts en terres rennaises dont on met « des années à se relever ».

Peu savent pourtant qu’au-delà de trouver les futurs confirmés (à l’heure où beaucoup de festivals contentent de s’aligner), Jean-Louis Brossard nourrit depuis longtemps la quête d’une vie : celle de réussir à programmer un projet de chaque pays. « On s’en rapproche tranquillement… », sourit-il les yeux noyés derrière ses lunettes... Avant de reprendre : « Cette année, j’ai invité des groupes qui viennent du Viêt Nam (Saigon Soul Revival), de Mongolie (Enji) ou encore l’Azerbaïdjan (Rahman Mammadli). Ce n’était encore jamais arrivé ! ». Regrettant malgré tout, à 71 ans, ne pas avoir encore assez investi l’Amérique latine ou l’Afrique centrale.
À celles et ceux qui pourraient d’ailleurs imaginer que la surconsommation de musique du programmateur a affiné son palais (et donc endolori un goût que l’on pourrait imaginer élitiste ou hors-sol par rapport à son public), Jean-Louis en balaie la présomption : « Je n’ai pas besoin de me connecter aux envies de l’époque... Mes choix ont toujours été des paris personnels. D’autant que je refuse de céder à l’attendu ! Mais, ça ne signifie pas le coup d’état permanent : la pression est davantage du côté des groupes que du festival. Je ne fais que des propositions de… rencontres ». Le mot-totem est lâché, reconnaissant dans la nouvelle génération un décloisonnement dans lequel s’identifier : « Beaucoup héritent de la discothèque de leurs parents, tout en continuant à découvrir via leurs amis et réseaux sociaux. Internet a vraiment permis de s’affranchir des barrières physiques ou des époques. »
Lui est fils d’un musicien classique qui « faisait des bals tous les week-ends avec pour repas de la langue de veau sauce madère ». Son épiphanie avec la musique est survenue à 12-13 ans, attribuant sa culture à l’écoute de l’émission Pop Club (1965-2005) de José Arthur sur France Inter. « Et puis à force d’écouter la radio, tu fais la tienne », précise-t-il, racontant ses allers-retours en Angleterre dans les années 1970 pour enrichir ses rayonnages de vinyles… Soit la recherche éternelle de la première bouffée. À la différence, avec la nicotine (dont il fut longtemps prisonnier) : « Je suis là pour faire du bien ».

Que dire alors de cette édition 2024 ? Difficile quand le geste s’analyse davantage sur la durée (beaucoup mettront du temps à exploser) ou quand la programmation multiplie chaque année les hors-pistes et grands écarts… Tout juste le cofondateur note-t-il : plus de rap (« Mais pas celui que l’on entend d’habitude, comme 135 – un crew de quinze personnes qui se rapproche du clubbing ») ; voire une expression rock restée sincère (« comme US de Finlande et son harmoniciste qui défouraille ») ; ou « beaucoup de groupes gallois (Melin Melyn, Slate et The Family Battenberg) ». C’est la conséquence d’une programmation aux « coups de cœur », ne s’embarrassant pas des étiquettes ou équilibre. « Je pense juste à programmer du rock pour le Hall 3, de l’international sur le Hall 8 et de l’hybride sur le Hall 5… Cela étant, il y a des projets comme l’artiste électro lyonnais Liv Oddman qui sont évidents dès l’écoute. »
Pour le design de l’affiche, l’idée est venue des pochettes d’International Anthem, un label jazz de Chicago, et en particulier « celles du saxophoniste et activiste britannique Alabaster DePlume ». On les doit à Raimund Wong, graphiste de Hong Kong immigré au Royaume-Uni depuis la fin des années 1990. « En le contactant, j’ai découvert qu’il était aussi dj… Du coup, je l’ai aussi invité pour qu’il ouvre le festival ! », ajoute le cofondateur avec fierté.

Mais qu’est-ce que l’exercice de programmation raconte de son auteur ? Pour Jean-Louis, la musique est avant tout une expérience sociale : « J’aime les voir sur scène avant de les programmer… Et je me suis promis que ce serait toujours debout, depuis que je me suis endormi au concert assis de John Lee Hooker ! » Précisant surtout vouloir chaque fois discuter avec les musiciens. « N’oublions pas que j’ai une licence de psychologie… C’est important de connaître leur histoire », complète-t-il malicieusement, lui qui dévore en parallèle les biographies et vieilles séries en DVD, mais n’est pas allé au cinéma depuis une dizaine d’années.
Son maintien à la direction artistique du festival est-elle une peur du vide ? « Non, j’ai su m’occuper pendant les deux années de pandémie », prétexte-t-il, présentant pour preuve d’un départ inéluctable la récente embauche du coprogrammateur Théo Muller… En attendant, Brossard continue d’hausser les épaules sur les quelques paresses journalistiques le décrivant “tête chercheuse“, “chevalier blanc“ (il l’est de la Légion d’honneur depuis 2018) ou “dernier des Mohicans“… Dernier ? « Certainement pas : l’exigence est communicative. » Car si Jean-Louis convient que sa vie fut bien un sacrifice à la cause musique, lui juge qu’il « n’y a pas résistance tant que subsiste la pertinence ».

Pas mieux.