Publié par Rolling Stone magazine

THE INSPECTOR CLUZO : un rock toujours aussi ferme

Musiciens à la scène, éleveurs d’oies à la campagne… Depuis 15 ans, le duo gascon enchaîne tournées à l’étranger (une soixantaine de pays) et coups d’éclats (livre, best-of unplugged, concert symphonique…) au fil des saisons. Rencontre à l’occasion de leur 9e album Horizon.


Comment avez-vous vécu le confinement ?
Nous nous sommes concentrés sur notre élevage en réalisant en quelques mois… ce qui nous aurions dû faire en plusieurs années ! La création d’une mare pour le potager, l’intégration de blé rouge de Chalosse (celui de la pochette), l’augmentation du nombre de moutons landais, l’arrivée d’un cochon pour le compost… Le travail n’a pas manqué. Et puis, en plus du gel qui a retardé la ponte, nous avons aussi dû faire face à une seconde vague de grippe aviaire… Nous avons donc rencontré chercheurs et autorités, rappelé notre modèle autarcique et expliqué pourquoi nous refusions l’abattage préventif... Che Guevara, c’est bien... Gandhi, c’est mieux ! Bref, de quoi alimenter les textes du nouvel album, comme le titre “Running a Family Farm is more Rock than Playing Rock’n’roll Music” (diriger une famille est bien plus rock que jouer de la musique rock'n'roll). On s’en sort, mais à coup d’actes de résistance.

De quoi remettre en cause votre mi-temps de musicien ?
La musique, ce n’est pas un métier pour nous : ça fait 40 ans que nous en faisons. Ce n’est donc pas nécessité, mais une envie, ce que nous sommes… C’est une besoin philosophique, plus que financier. Cela n’empêche évidemment pas de prendre ça au sérieux – sans céder au rock’n’roll circus – et d’être récompensé à hauteur de l’engagement. Mais même si l’économie ne permettait plus que l’on tourne (car c’est aussi une économie), nous continuerions de toute façon d’une autre manière ! C’est toute la force de l’indépendance : à être son propre label, tourneur, manager et en supprimant les intermédiaires, il y a moins de pression, plus de responsabilisation (dans les échecs comme dans les succès) et… de proximité avec le public.

Vous vous racontez d’ailleurs davantage dans cet album…
En comparaison avec les précédents, l’accent a encore plus été mis sur le fond, oui. Comme par exemple le titre “Shallows Back – When Will the Swallows Return“ qui évoque les hirondelles sur notre grange, alors que la race est amenée à disparaître… C’est en tout cas ce vers quoi nous a poussés notre réalisateur Vance Powell1… Avant chaque enregistrement et sans même écouter la maquette, il demandait : « Oui, bon… Mais elle raconte quoi cette chanson ? ». Les arrangements : il s’en branle ! Ou plutôt, ce n’est pas ce qui prime… Les mots doivent l’emporter sur la mélodie ; le son naturel de ta guitare plutôt qu’un riff, le groove de la batterie, tes combats quotidiens, là d’où tu viens… Regardez le documentaire sur les Beatles ! Ce n’est pas l’empilement de couches qui fait ta puissance, mais bien le travail autour des harmonies... Ta singularité. C’est pour ça que tout a été d’abord composé à partir d’une guitare acoustique et que les textes ont fait l’objet d’une attention encore plus particulière.

Quels messages vous semblaient nécessaires ?
En travaillant dans une ferme, nous sommes dans la mêlée, notamment via la sauvegarde de races locales... Comme dans le rock, il y a du bon sens qui se perd, une humilité à adopter face à l’Histoire et des intuitions acquises au fil de l’expérience et des modèles étudiés à l’étranger en marge de nos concerts... Ce sont pour ces raisons que nous souhaitons transmettre aux jeunes générations certaines pratiques et expliquer notre démarche afin d’aider les nouveaux agriculteurs qui découvrent un milieu de plus en plus hostile... Un livre sur le sujet est d’ailleurs en préparation.

Pour éviter la déconnexion avec le réel dénoncée dans “The Armchair Activist“ (l’activiste de fauteuil) ?
Tout à fait ! La génération d’écologistes urbains a bon fond, mais ne doit pas oublier que l’agriculture est une question d’équilibre avec du long terme, des pressions et parfois même des injonctions contradictoires.  Cela ne peut pas se régler à coup de slogans lapidaires sur des plateaux télé... Ceux qui ont brûlé Galilée ont perdu : il n’y a rien de mieux que la réalité pour faire le tri entre les propagandes de tous bords ! L’avenir ? C’est l’entraide et la société ne pourra s’en sortir qu’en l’absence de dogmes… Ce doit être un “horizon“ (titre de l’album) excitant. Aujourd’hui, la mondialisation part en couille. On produit trop et pourtant certains mangent toujours aussi mal… Une belle métaphore du rock !

N'est-ce pas justement démagogique d’affirmer dans “Rockophobia“ que le rock est mort ?
C’est plutôt un morceau goguenard, pleine d’ironie mordante… Bien sûr que le rock n’est pas mort, mais il y a un repli. Un transfert sur les scènes metal (ce n’est pas pour rien que l’on y est aujourd’hui plus invité que dans les festivals généralistes). L’occasion surtout de raconter que nous avons sans doute croisé dans le middle west l’une des dernières manifestations du rock, le vrai. L’origine... Sur place, beaucoup de choses sont restées figées – pour le bien comme pour le mal. Mais ça nous a rassuré de goûter, dans ce couloir entre le Texas et le Canada, à cette… électricité dans l’air. Cette forme d’imprévu, de version brute et authentique d’un genre où chaque soir peut-être un autre possible... Un danger.

Avec une surprise en fin de morceau…
Dans le 1er couplet, on parle de notre réalisateur Vance dont les productions sont pleines de cymbales abimées, de vieux amplis sans compression, de cordes usées et de guitares qui crissent. Même les structures de morceau sont débattues sur un paperboard… Le 2e évoque le fait que si Iggy Pop ne montre plus son sexe sur scène, c’est alors définitivement la preuve que le rock est mort… Un morceau envoyé pendant l’enregistrement à l’intéressé et qui l’a fait beaucoup rire ! Assez en tout cas pour inclure un message de sa part en outro. Comment ? Son ancien manager (le Français Alain Lahana) a fait partie en 76 des coorganisateurs du 1er festival punk du monde à… Mont-de-Marsan, notre ville d’origine. La boucle était bouclée !

À part une proximité géographique, peu semblent d’ailleurs connaître vos liens avec Gojira…
On a effectivement eu le même formateur… On a même joué ensemble au Manoir de Léon ! Et ce n’est sans doute pas pour rien que nous sommes les deux groupes de rock français qui tournent le plus à l’international (même si nous avons chacun choisi des chemins/moyens différents). Nous avons la même passion, des valeurs communes et le sens du travail... L’énergie ne triche pas. Et pour reprendre une métaphore actuelle, c’est tout l’essence du travail du sélectionneur de foot Didier Deschamps : qu’importe que tu fasses partie de l’équipe B, le résultat du match compte plus que les individualités.

Qui dit sortie d’album, dit aussi tournée…
Après près de 200 dates avec Clutch, nous enchaînons début mars une quinzaine de dates en France… Avant de rejoindre Eels en fin de mois avec des passages en Angleterre, Irlande, Allemagne, Pays-Bas, Autriche et en Hongrie. Retour ensuite à la ferme avant quelques gros festivals français cet été, en Asie et Amérique latine… Voilà pourquoi nous échangeons souvent avec les rugbymans sur cette notion d’engagement et de combat ! Ce n’est pas tant la nécessité de s’endurcir que de s’améliorer à force de jouer... De retenir les coups pour être plus efficace quand ils partent. C’est aussi pour ça que nous n’aurions pas pu sortir Horizon il y a 15 ans ! Rien ne remplacera la patine de l’entrainement… Cette différence entre les groupes qui jouent le week-end avec une pharmacie et ceux tous les jours de la semaine… C’est une école de la vie. Or, dans la ferme ou sur scène, aucune de nos activités ne peut pas se contenter de n’y mouiller que le pied.

1 Producteur et mixeur américain, ayant remporté 6 Grammy Awards et travaillé avec Jack White, Arctic Monkeys, Tinariwen, Wolfmother…

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