Publié par Rolling Stone magazine

THEO LAWRENCE : « Un disque d’émotions et non d’humeurs »

S’il vient d’un autre Sud (celui parisien), ce fut pourtant celui américain – la soul de Memphis et blues de Nashville – qu’il abordait jusque-là... Fini : l’heure est aujourd’hui à la country (version chœurs et du cœur) pour l’anachronique guitariste-chanteur.


Que s’est-il passé depuis la sortie du précédent album Sauce piquante ?
J’ai déménagé à Bordeaux pour me rapprocher de mon nouveau groupe… [le chanteur s’est séparé de The Hearts en 2018] La tournée de l’album – passée par les Pays-Bas, la Corée, l’Angleterre ou encore les États-Unis – a créé un vrai esprit de corps. Une émulation collective et inspirante qu’il me fallait donc entretenir ! Hélas, le confinement a interrompu l’aventure et favoriser l’individualisme… Ce fut difficile – pour tous – de reprendre ses marques, mais j’en ai profité pour lancer mon label : Tomika Records.

En quoi cela a influencé l’écriture ?
Il y a d’abord eu un “album fantôme“ avant celui-ci. Un disque… “enregistré pour rien“. Et ce fut douloureux de prendre la décision (j’en ai malgré tout exploité quelques pistes sorties en 45T), mais je me suis résolu à tout recommencer… L’indépendance, cette maîtrise de toutes les étapes, a donc permis d’être plus fidèle à mes opinions, d’élever le perfectionniste… Je souhaitais plus de cohérence et d’homogénéisation ? C’est ce que j’ai obtenu : non pas un disque d’humeurs, mais d’émotion.

Après le Tennessee, le Mississippi et la Louisiane… Pourquoi le Texas ?
Parce que je suis un fan de The Mellows (dont j’ai édité un 45T) et qu’Austin est sans aucun doute la Mecque du live... C’est sur place, en tout cas, que l’exercice me semble le plus poussé : j’y retrouve plus d’authenticité qu’à Nashville, sans mépris pour telle ou telle étiquette musicale. Les gens ont leur métier dans la journée ; leur guitare une fois la nuit tombée... Et même si être pensionnaire régulier d’une salle peut parfois tuer toute possibilité de tournée, les tauliers veillent à sans cesse se renouveler… C’est vraiment un environnement qui te booste !

Jusqu’à épouser certaines de leurs valeurs... parfois peu progressistes ?
Non, je ne me reconnais pas dans les revendications traditionnelles texanes... Austin est plus démocrate que le reste de l’état, moins… “pro-armes“ et parfois même moins conservateurs que certains Français ! Cela s’en ressent dans l’approche de la country qui tend davantage vers celle de Willy Nelson et des Outlaws. C’est d’ailleurs cette dimension plus audacieuse dans le son et les paroles – très 70s ! – qui explique pourquoi les jeunes s’en saisissent... Avec cette particularité : tout le monde jouant avec tout le monde, il y a plus de musiciens que de groupes ! Si j’y regrette parfois le manque de fidélité, ce travail sur le long terme, j’aime toutefois cet esprit communautaire qui manque aux Français.

Quel regard ont porté les habitants sur votre musique ?
C’est une surprise qui a été bien reçue, même s’ils ne réalisent pas le chemin parcouru pour assimiler une culture étrangère (l’habitude de la culture dominante). Moi, j’ai découvert leur musique via des disques, des photos et non à travers un contexte social ou politique... Beaucoup d’entre eux ont d’ailleurs oublié les racines de leur propre musique… pourtant pas si vieilles ! Aujourd’hui, la majorité est attirée par le clinquant/cool de la country en s’affranchissant du poids de l’Histoire – d’un courant qui, soyons honnêtes, a sans doute été créé par des racistes. Mais n’oublions pas que le banjo (africain) et le violon (irlandais) portaient déjà en eux l’idée du brassage.

La danse, aussi, semble avoir une importance…
Elle est même essentielle ! Là encore, beaucoup de jeunes font partie de cercles de danse, plutôt occupés par des seniors chez nous… D’autant que le Two-Step est très rythmé ! Le groupe qui joue est donc directement responsable de l’ambiance : on est moins dans la contemplation, la représentation... Il y a une vraie notion de partage avec un groove plus important que l’attitude.

Comment s’est réalisé l’enregistrement sur place ?
Nous y avions été fin 2019 pour nous imprégner, jouer et nous intégrer à la scène. C’était une double révélation pour moi : je gagnais en légitimité autant que ce fut la confirmation des possibilités de la nouvelle mouture du groupe. Nous y sommes donc retournés en février 2022 pendant 3 mois. Le voyage a très largement été rentabilisé… (rires) Notamment en enregistrant un album avec le groupe (celui-ci) et un autre, moi tout seul, qui servira à enrichir un EP pour le Record Store Day en mai… Avec cette obsession : comment réussir à réaliser un album de country traditionnel, sans batterie ni violon ?

Jusqu’à la rencontre avec Billy Horton ?
Exactement. Et en plus d’être producteur, c’est un excellent musicien... J’avais autrefois été échaudé par l’expérience, le fait qu’un extérieur veuille contorsionner le propos à sa sauce… Là, Billy nous a vraiment permis de rajouter les arrangements que l’on imaginait et de se rapprocher le plus possible du canon du genre... Car, l’idée n’était pas de sortir un album de revival, mais bien de country. Si nous étions tous contraints de ne sortir qu’un album lié à notre géographie, je ferais du Daft Punk…

Sans pour autant sonner roots
Oui, je voulais prendre pour attache la country du Nashville des années 50. Celle où chaque élément est contrôlé et au sein de laquelle tu n’as pas l’impression que le groupe joue dans une cave… À cause des enregistrements en prison des Lomax (que j’adore !), on croit souvent que le genre nécessite des contours crasseux, mais celle qui – moi – m’a toujours marquée, c’est la country la plus maîtrisée, celle très… “produite“. Tout en évitant l’imitation ou que l’environnement en impose les moyens. Je ne me suis d’ailleurs jamais construit dans le mythe du bluesman torturé !

Le prochain album ne portera donc pas sur le chicago blues ?
L’objectif, ce n’est pas de faire un tour du monde des musiques US traditionnelles, mais de faire écho à mes premiers émois musicaux. Voire de développer l’énergie du groupe (qui est exceptionnelle !). Même si mon seul nom est sur la pochette, je perdrais quelque chose à n’avoir recours qu’à des musiciens occasionnels... Après quelques pas de côté soul et blues, la country me semble finalement être la meilleure plateforme pour exprimer toute ma créativité et combinaisons de voix. Pour autant, je commence le plus souvent l’écriture d’une chanson par un mot que j’étire et complète en phrases, plutôt qu’une mélodie.

Est-ce qu’il y a une part plus autobiographique que l’on ne croit ?
J’essaie d’éviter les thèmes trop insouciants, sans être politique non plus – qu’importe ce que cela dirait de moi… L’enjeu est de gommer les époques, de créer des chansons éternelles avec des mélodies que l’on croit avoir déjà entendues ! Pour ça, j’ai donc recours à des sujets éculés mais, toujours dans un souci de compléter le genre, via quelques chemins de traverse. Je considère de toute façon que l’originalité se situe davantage dans la combinaison entre une mélodie et sa phrase, plutôt que dans un riff.

Votre musique a-t-elle toujours été comprise par votre entourage ?
Justement : non. Et la country reste globalement un genre moqué, avec une nécessité constante de justification… Ce besoin chez l’autre d’interroger ce qu’il n’aime pas, sans prendre conscience de ce qui peut vous rendre heureux. Pourtant, il existe aussi un rock conservateur, un rap misogyne ou un reggae homophobe, sans pour autant qu’on leur fasse le même procès... Doit-on donc tout condamner ? J’ai en tout cas mis beaucoup de temps à l’assumer, mais c’est cette musique que je souhaite faire. Sans “mais“, ni compromis... Ils s’habitueront, vous verrez.

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