Publié par Rolling Stone magazine

MATMATAH : de buts en blanc

Ressuscitant la mythologie entamée par les Beatles, il aura donc fallu aux rockeurs brestois l’expérience, l’indépendance, mais aussi l’absence pour accoucher d’un objet aussi héroïque qu’à contre-courant : un double album blanc.


Qu’importe les millions d’exemplaires… Il subsiste sur Matmatah d’infatigables quiproquos : leur responsabilité dans une prétendue vague celtique fin 90s (bien que très circonstanciée) ; leur procès pour « provocation à l’usage de stupéfiants » (le même tribunal avait été avec Billy Ze Kick plus clément) ; l’étonnante interprétation opiacée de leur titre “Emma“ (pourtant simple référence au personnage de Chapeau melon et bottes de cuir) ; voire la supposée absence de tubes depuis leur 1re sortie en 98 (malgré les disques d’or a posteriori).
Or, du celtique et des drogues, peu semblent avoir surtout compris que le groupe puise son ADN dans les 60s… En témoignent notamment : “Out“, titre de 9 min. sous influence Led Zep et clôturant leur 2e album ; ou Gerard Baste (Svinkels, ex-1re partie) racontant en coulisses leurs nombreuses reprises folk... La sortie d’un double album prolifique – et son titre inaugural de 20 min. avec intro big beat, poème surréaliste, pont au piano, flûte et solos électriques, percus africaines et sons électroniques – n’étonnera donc pas les sachants.

Du clin d’œil au white album1 des Beatles cependant, retenez-en la palette des genres musicaux utilisée... Objectif ? « En finir avec les formats », lâche son chanteur Tristan “McCartney“ Nihouarn, face à cette confusion des genres et des durées assumée. Et tant pis si ceux qui n’ont jamais écouté un disque en entier représentent 15% des moins de 25 ans... L’expérience, finalement vecteur d’insouciance ? « Ou de confiance ! Le point de départ fut une boucle de piano de 20 min. avec le télétravail comme méthode. Ou comment la distance peut faire renaître le désir dans un vieux couple… (rires) Exit donc les démos. L’idée était de composer en enregistrant. Soit, une perpétuelle fuite en avant… » Le tout entamé en 2018 – avant confinement.
Une méthode affinée par Tristan, lui qui compose en chantant et conserve la plupart de ses 1res prises : « Il y subsiste toujours des accidents… Or, la justesse d’une émotion se niche parfois dans l’authenticité de sa 1re interprétation... Cela permet aussi de fixer une mémoire de corps et ainsi lutter contre la distance pouvant naître de la répétition ». Et pour conserver intacte l’énergie, même leurs balances d’avant-concert sont aujourd’hui supprimées. Le groupe a d’ailleurs toujours déconstruit minutieusement ses morceaux sur scène, cherchant les interstices pour toute valeur ajoutée. « Face au disque, qui restera toujours une jolie boîte de conserve, le live est un laboratoire à dompter. Un bras de fer contre l’ennui et tentative de rendre chaque soir singulier », philosophe-t-il.

Mais la comparaison avec le white album ne s’arrête pas là… Le batteur Benoît “Ringo Starr“ Fournier a composé deux titres (au piano) : “Bet You And I“ et “Let’s Say It’s Alright“. On imagine aussi sans peine les tensions amenant au changement de guitaristes (au revoir Manu “Yoko Ono“ Baroux ; bonjour Léopold Riou, fils du leader des Red Cardell et chanteur du groupe Kitch qui fit sensation aux dernières Trans Musicales). « C’est comme si Jack White était né en Bretagne : Léo a assimilé le style de ses prédécesseurs, conscient du poids des héritages, tout en proposant des ouvertures… Quand moi, je tente de recycler depuis 30 ans mes deux seules années de guitare ! (rires) »

Et quand Lennon poussait en 68 l’introspection, ce double album n’échappe pas non plus au totem avec le titre “Brest-même“. Une initiative longuement repoussée – celle d’écrire sur leur ville d’origine, post-chanson éponyme de leur compatriote Miossec… Alors certes, Matmatah avait médiatisé Lambézellec2 (dont l’ironie, municipalité comprise qui l’utilise encore dans ses publicités, échappa à beaucoup). Preuve, surtout, que la distance permet aujourd’hui de s’y attaquer.
« C’est une ville mystérieuse, une île intérieure. Une sorte de cité engloutie, dont les trésors restent souvent enfouis... Personnellement, je ne connais pas le vieux Brest : c’est donc une archéologie permanente. Et puis, Rennes a peut-être inventé le rock, mais nous avons le punk ! » Assez aussi pour continuer de brouiller les pistes, eux qui prétendent être un groupe de rock aux influences celtiques (et non l’inverse), conviant malgré tout en parallèle de cet hymne et d’un fisel3 sur ce double album, un bagad sur scène aux Vieilles Charrues en 2022.

« Ou la volonté d’aller là où l’on nous attend plus… ou pas. Mais Brest est avant tout un port avant d’être breton, non ? », justifie malicieusement Tristan, définitivement hors-format.


1 The Beatles, double disque de 1968 surnommé « album blanc » en raison de sa pochette. Troisième meilleure vente du groupe (et le plus écoulé de leur discographie aux États-Unis)
2 Ancienne commune au nord de Brest, fusionnée en quartier en 1945 et chantée dans “Lambé An Dro“ (La Ouache, 1998)
3 Danse bretonne de la famille des gavottes et originaire du centre Bretagne (le Poher, lieu notamment du festival des Vieilles Charrues où Matmatah conserve le record de participations)