Publié par Rolling Stone magazine

Tagada Jones ne sucrent pas encore les fraises

Les punkeux rennais fêtent leur 30e anniversaire avec une forme isolante : un best-of et show symphonique en mars, L’Olympia en juin et une tournée d’une centaine de dates... Pourtant : un quiproquo subsiste.


Commençons par les chiffres : dix albums studios et cinq lives ; près de 2 000 concerts devant 1,7 million de personnes et dans 43 pays ; 37 millions de streams vidéo et 35 pour l’audio… C’est dire toute l’importance d’un groupe qui n’a pourtant jamais bénéficié de l’étendue médiatique méritée par son rang... C’est avouer, surtout, le lien profond qui unie les Tagada Jones avec son public, faisant fi de cette sous-exposition.
Gageons qu’il y a probablement une condescendance envers ces groupes contestataires, jugeant le genre propre à l’adolescence – donc l’insouciance... Comprendre : “À ne pas prendre au sérieux.“ Le faible nombre de canaux de diffusion des musiques amplifiées aussi (médias comme festivals) peut en expliquer le relatif silence... D’autant que l’écosystème de ces formations, souvent basé sur l’autosuffisance (affichage maison, concerts dans des lieux alternatifs, marchandising et albums vendus sur place...) peut susciter chez les institutions l’indifférence : pourquoi aider/soutenir ceux qui s’en sortent eux-mêmes ?


Or, Tagada Jones – par ses chiffres et sa longévité – est précisément une institution. Pas une relique, non, à en juger leurs tournées : en 2022 avec Mass Hysteria, Ultra Vomit et No One Is Innocent ; cette année avec Les Sheriff, Dirty Fonzy, Darcy et Not Scientists... OK. Mais peut-on continuer à être punk quand on est justement une institution ? « N’exagérons rien… Si nous avons coché des cases que n’ont pas atteint certaines de nos inspirations, notre succès a été lent et progressif. Mais surtout : nous n’avons jamais été punks ! Quand on a commencé, nous n’avions pas de crête… On état déjà en marge [rires]. Alors, imaginez quand on s’est mis à chanter sur l’écologie… »
Stupeur. La majorité des articles, les bios, annonces de concerts ou classification sur les réseaux indiquent une affiliation au mouvement. À jauger l’interlocuteur – coupe courte, corps sculpté et sourire carré, tatouages envahissants et voix hurlée sur un poum-tchack énergique de batterie – on se méprendrait pourtant.

Niko, chanteur du groupe (et dernier membre-fondateur actif), maintient : « Nous venons du rock alternatif, des cendres de formations comme les Bérurier noir. Notre son se rapproche d’ailleurs plus du hardcore, du metal voire, à nos débuts, du thrash... Mais puisque que l’on partage des valeurs avec le punk, comme l’autogestion, on a toujours accepté que l’on nous en colle l’étiquette… ».
Ce souci d’indépendance, était-il avant tout motivé par le fait de ne pas être accepté ? « Ce n’est pas un choix par défaut, mais un caractère : nous avons toujours créé nos propres opportunités… On ne peut pas se plaindre si l’on n’a pas essayé. Si on ne travaille pas ou ne souhaite pas changer… Avec, oui pourquoi pas, la peur au départ de ne pas ressembler aux autres. OK... Mais aujourd’hui, il n’y a pas un seul jour où nous regrettons d’avoir refusé la proposition d’importants labels, de posséder nos enregistrements ou d’organiser nos concerts. “Ni Dieu, ni… ?“ Hé bien nous, nous sommes maîtres de notre développement. »

Va pour l’autonomie. Mais cette colère des textes, d’où vient-elle ? De l’enfance, naturellement... Niko était effectivement hyperactif. Bouillonnant… On décide, pour calmer ses ardeurs, de l’inscrire au judo. « Avec un parcours qui m’emmènera jusqu’en équipe de France ! » Étonnant ? Pas tant quand on connait le bonhomme – workaholic, dur au mal et persévérant.
Puis vient la fréquentation de la Salle de la Cité (Rennes) : « J’y ai vu les concerts des VRP, de la Mano Negra, Parabellum, les Sheriff… J’ai pris conscience que le sport me contenait ; que l’injustice me donnait envie de crier… J’ai eu envie de faire pareil ».
Le jeunot est en pleine construction d’idéaux… « Certes, mais nos paroles restent hélas actuelles. Notre but n’a d’ailleurs jamais été de donner des leçons, mais de lutter contre les individualismes. Et en l’occurrence, je crains que l’Homme ne nous donne chaque jour inspiration… »

L’anniversaire : l’occasion d’un droit d’inventaire ? « Ce n’est pas notre genre de regarder en arrière, mais la sortie d’un best-of réenregistré [+ un inédit], nous a semblé le bon compromis : certains titres ont été joué 1 000 fois depuis ! Ils ont donc été entièrement repensés au regard de cette patine... Restera ensuite notre 1er Olympia en juin. Je n’oublie pas que les Bérus y ont fait leurs adieux... Pas plus que ma mère, qui ne s’est jamais intéressé, assistera à son 1er concert. » La boucle est bouclée ?