Publié par Rolling Stone magazine

30 ans TAGADA JONES : les craft punks

30 ans d’activités, la sortie d’un best-of avec inédit et titres réenregistrés, un concert symphonique en Vendée, une nouvelle tournée… Les punks rennais sont plus en forme que jamais.


Un anniversaire, ce sont tout d’abord des chiffres... Lesquels retenez-vous ?
[Niko, chanteur] D’abord le 30, évidemment… 30 ans que le groupe existe, même si j’en suis le dernier cofondateur actif… 30 ans pendant lesquels nous avons sorti dix albums studio et cinq lives... Et puis 30 ans, c’est surtout près de 2 000 concerts devant 1,7 million de personnes dans… 43 pays ! Le live a toujours été notre moteur : nous créons des chansons pour les jouer. Pour restituer les émotions que nous avons nous-mêmes vécus en tant que spectateurs… Actuellement, nous participons à La tournée du siècle avec Les Sherrif (40 ans d’existence), Dirty Fonzy (20 ans), Darcy (20 ans) et Not Scientists (10 ans), soit donc 100 ans avec nous... Et ce, même si nous n’aimons pas trop regarder en arrière.

Pourtant, vous sortez TRNT best-of 1993-2023
Parce que nous avons la chance d’être autant suivi sur scène que sur Internet : 37 millions de streams vidéo… 35 en version audio ! C’est fou. Nous voulions donc un cadeau d’anniversaire… On a d’abord hésité à publier un nouvel album (des titres ont été écrits dans ce but), puis finalement l’idée de repenser chaque morceau, avec la patine de l’expérience live, a fait sens… (le rendu est d’ailleurs très live !) Certains titres ont tout de même été joués 1 000 fois… D’autant qu’il y a davantage d’interactions entre nous aujourd’hui, la place à plus de détails… Et puis, naturellement, nous avons rajouté un inédit : “Le Poignard“, sur la trahison (amicale comme idéologique). Toujours dans l’idée d’avancer sans se retourner.

En parlant de punk, peut-on continuer à l’être quand on est une institution ?
N’exagérons rien… Si nous avons parfois coché des cases que n’ont pas atteint certaines de nos inspirations, notre succès a été lent et progressif. Et je connais peu d’institutions qui tiennent à rencontrer son public à chaque fin de concert… [rires] Mais surtout : tout comme nous ne sommes pas “Rennais“ (c’est seulement la ville où nous nous sommes formés), nous n’avons surtout jamais été… punks ! Quand on a commencé, on a certes fait le tour des squats (dont je retiens surtout le formidable réseau d’entraide, plutôt que le coté défonce qui ne nous a jamais intéressés), mais nous n’avions pas de crête… Voyez : on était déjà en marge ! [rires] Alors, imaginez quand on s’est mis à chanter sur l’écologie…

Quelle étiquette vous conviendrait le mieux ?
Nous venons du rock alternatif *, des cendres de formations comme les Bérurier noir. Notre son se rapproche d’ailleurs plus du hardcore, du metal voire – à nos débuts – du thrash... Mais puisque que l’on partage des valeurs avec le punk, comme l’autogestion, on a toujours accepté que l’on nous en colle l’étiquette… Ça n’empêche pas de me sentir proche de discours comme celui de Tryo, par exemple : on prône des libertés et, au-delà des constats, on essaie surtout d’être dans le positif. L’énergie.

Ce souci d’indépendance, était-il motivé par le fait de ne pas être accepté ?
Ce n’est pas un choix par défaut, mais un caractère : nous avons toujours créé nos propres opportunités… On ne peut pas se plaindre si l’on n’a pas essayé. Si on ne travaille pas ou ne souhaite pas changer… Avec, oui pourquoi pas, la peur au départ de ne pas ressembler aux autres. OK... Mais aujourd’hui, il n’y a pas un seul jour où nous regrettons d’avoir refusé la proposition d’importants labels, de posséder nos enregistrements ou d’organiser nos concerts. “Ni Dieu, ni… ?“ Hé bien nous, nous sommes maîtres de nos échecs et de notre développement.

Ce “caractère“, il s’hérite aussi de l’enfance, non ?
[rires] J’étais hyperactif ! Ma mère m’a donc inscrit au judo pour calmer mes ardeurs... J’ai tout de même été jusqu’à intégrer l’équipe de France ! Puis, j’ai vu les concerts des VRP, Parabellum, les Sheriff… à la Salle de La Cité à Rennes. J’ai pris conscience que le sport me contenait ; que l’injustice me donnait envie de crier… J’ai eu envie de faire pareil ! Oui, j’étais en pleine construction de mes idéaux, mais mes premières paroles sont hélas restées assez actuelles... Notre but n’a d’ailleurs jamais été de donner des leçons, mais de lutter contre les individualismes. Et en l’occurrence, je crains que l’Homme ne nous donne chaque jour inspiration…

Vous qui vous réclamez du rock alternatif, vous croyez d’ailleurs à son retour ?
Il y a eu une perte brutale d’intérêt des médias pour le genre, au moment-même où nous nous lancions ! Il faut dire qu’en 94, nous avons à la fois perdu Mano Negra et Nirvana… Mais il était normal que le rock – une musique contestataire et à l’origine populaire – retourne à sa marge... Aujourd’hui, la jeunesse est à nouveau en colère. Elle va logiquement générer des artistes qui vont porter ce discours, et ce, même si la musique prime avant la posture... Nous, c’est notre chanson “Mort aux cons“ qui nous a fait changer de sphère : preuve que les singles ont encore un impact ! Après, le rock peut-il se renouveler ? Cette mode du revival semble démontrer qu’il n’a pas encore trouvé comment.

Malgré le nouvel engouement pour le metal ?
On parle davantage du metal en raison du succès du Hellfest et de Gojira, voire des dinosaures de la chanson qui ne remplissent plus. Il est normal que le monde de la musique s’interroge et s’essaie à quelques pas de côté... Nous-mêmes, nous jouons plus “metal“ – mais plus par envie que par mode. Il n’empêche que les canaux de diffusion (médias comme festivals) restent encore trop insuffisants, avec des cérémonies qui continuent de nous ignorer... Que voulez-vous ? À défaut d’être entendus, au moins sommes-nous écoutés ! Et c’est ce pourquoi nous continuons de jouer.

Et aussi parce que vous aimez les défis ?
C’est effectivement ce qui, au fond, nous motive… Fin mars, nous fêterons justement nos 30 ans lors de notre festival annuel à Fontenay-le-Comte (Vendée), devant 12 000 personnes et… en version symphonique ! Alors, j’ai fait moi-même 7 ans de conservatoire, mais le chef d’orchestre est vraiment libre de sa partie. Nous ne voulions pas de l’expérience de Metallica où deux univers semblaient superposés sans jamais jouer ensemble. L’idée, comme pour le best-of, est vraiment de réenvisager entièrement les morceaux. Et puis, – surprise – nous ferons revenir deux anciens membres du groupe.

Et le 1er juin, L’Olympia…
Étrangement, c’est une salle dans laquelle nous nous étions jamais produits… C’est incroyable de se dire que l’on a joué sur des palettes à 300 km de Tchernobyl (nous étions les premiers Occidentaux à se produire dans cette partie de la Tchécoslovaquie) ou encore à Berkeley dans la ville de Rancid, Green Day et The Transplants (avec seulement 5 min. pour les balances)… Pour enfin se produire dans la salle où les Bérus ont fait leurs adieux ! D’ailleurs, ma mère qui ne sait jamais intéressée à notre musique, viendra pour la première fois… [rires] C’est dire toute la symbolique de L’Olympia.

* genre 80-90s, issu de la scène underground et inspiré du punk rock


Histoire de “Mort aux cons »
Le tube des Tagada, présent sur leur 9e album La Peste et le Choléra, est sorti en mars 2017. Un disque plus metal/hardcore qu’à leurs débuts, co-enregistré avec Stéphane Buiez (LoudBlast) et mixé par Fred Duquesne (Mass Hysteria). On y découvre des morceaux sur les attentas du 13 novembre 2015, la loi Travail ou les attaques contre le journal satirique Charlie Hebdo. En 6e position : le titre “Mort aux cons“, évoquant les désertions de la gauche pour l’extrême-droite... L’expression était indiquée sur la 1re Jeep à entrer dans Paris, lors de la bataille de la Libération, le 24 août 1944. L’idée du morceau est, elle, venue au chanteur après avoir discuté avec un jeu fan, en fin de concert, qui banalisait la montée de l’extrême-droite.