Publié par Rolling Stone magazine

THE INSPECTOR CLUZO : oiseaux mi-gratteux

Éleveur d’oies à la campagne (gasconne) et blues-rockeur à la ville (souvent anglosaxonne), le duo-étendard de l’indépendance entame sa traditionnelle transhumance… live.


Le travail à la ferme et au marché assuré/délégué, l’autre saison – musicale ce coup-ci – peut commencer… Une dichotomie, assumée par ces fermiers, pas si schizophrène : les deux activités s’auto-alimentant (dans tous les sens que le terme comprend). Tantôt inspirant à leur blues-rock des paroles ancrées dans la réalité d’un monde/climat en mouvement... Incitant aussi à viser l’efficacité : pas de bandes enregistrées sur scène chez The Inspector Cluzo, d’oreillettes ou d’équipe disproportionnée... Ici, l’organique est privilégié avec un bon sens raisonné.
Une philosophie qui a fait leur succès (un millier de concerts en plus de 10 ans, migrant dans 60 pays différents) ; socle également de leur statut indépendant revendiquée fièrement (de leur élevage autarcique d’oies à leur propre label-booking-management). Quand on est rock, qu’y a-t-il de plus pertinent ? Pas étonnant de constater que leur précédente tournée « loin des publics snobs » aux US/UK avec Clutch puis Eels fut remarquée ; ou que leur dernier album Horizon fut élu par le magazine britannique Louder parmi les meilleurs disques de l’année... Cohérent.

Tout autant d’apprendre que les quatre concerts inauguraux de leur tournée (à la Maroquinerie, à Paris, fin février) accueillent un invité au nom prédestiné : « Ce sera le professeur Marc Dufumier, pionnier et spécialiste de l’agroécologie mondiale, comme une suite à notre deuxième documentaire Running a Family Farm sur notre quotidien. L’occasion d‘un point de vue ni idéologique ou dogmatique. » Ou comment transformer leur savoir-faire en savoir-penser… « Nous voulons surtout combattre les clichés, tout en étant rassurant. Un travail de transmission que nous faisons à la ferme en accueillant des groupes scolaires. »
Mais une réflexion qui déborde aussi sur la musique : « Le live explose au point de s’industrialiser, à la manière du taylorisme agricole des 80-90s. Le streaming pollue et le disque – nous en vendons encore 70% en support physique – perd de sa valeur... Il y a urgence à créer une alternative post-croissance. » Insistant sur la transparence : « L’ouïe est un sens et l’achat un investissement. Il est normal d’être transparent sur ses ingrédients, de savoir d’où viennent les gens. La part de rêve ne doit pas se faire à notre détriment… Il faut arrêter les postures face-cam avant de filer dans son tour-bus à plusieurs étages. »

Est-ce que cela signifie ne plus voyager ou abandonner les grands rassemblements ? « Non : les voyages inspirent, permettent de confronter les modèles et rencontrer en marge des confrères éleveurs-fermiers… Et puis, le plus important n’est pas de décarboner les festivals, mais de travailler l’avant-après : quid de la valorisation des déchets ? D’arbres plantés ? D’actions solidaires à l’année ? Venant de la France délestée, on croit davantage à la résistance qu’à l’activisme... » 
Concluant : « Comme à la ferme, on ne s’entraine pas pour jouer le week-end, mais chaque jour de l’année ! C’est le prix de la sincérité. »