Publié par Rolling Stone magazine

PHOENIX : donner lieux à la musique

Des enregistrements au Louvre ou à Berlin, à leur concert au Madison Square Garden [ils sont les premiers Français à s’y produire], en passant par la cérémonie de clôture des Jeux olympiques de Paris, l’occasion était trop belle d’interroger les Versaillais sur leur rapport aux lieux.


Votre album Ti Amo (2017) fut enregistré à la Gaîté lyrique. Alpha Zulu (2022) au musée des Arts décoratifs… Pourquoi ?
Ce sont des lieux fermés. Des lieux qui nous “enferment“ aussi... Notre seul moyen d’y échapper, c’est de finir l’album ! [rires] Il y a donc une idée sous-jacente d’épuisement, sur la forme comme sur le fond. L’épuisement propre au processus créatif, autant que notre saturation d’une unité de lieu, nous contraignant à y mettre fin…

À quel point ces lieux influencent-ils la création ?
Ils sont d’abord une page blanche pour nous : cela évite les répétitions… Mais au-delà, en prenant conscience de l’Histoire qui les traversent, cela invite à une solennité. Et surtout : à la modestie… C’est finalement notre rapport à la musique ! Nous ne sommes que des artisans qui participent à des cycles mondiaux, se basant à la fois sur ce qui a existé, tout en contribuant – nous l’espérons – à ses avancées… Un cadavre exquis, en somme.

Un studio-résidence, à l’instar de Radiohead ou AC/DC, ne vous intéresserait pas ?
Bien sûr, mais il y a d’abord le fait que dès que nous instaurons une règle, nous n’arrivons pas à la tenir [rires]. Ensuite, c’est aussi une question de finances… Ce n’est pas parce que nous avons joué dans des Late shows américains [Saturday Night Live, Jimmy Kimmel, Craig Ferguson, Conan O’Brien, David Letterman, Jimmy Fallon, Jay Leno…] que l’on nous confie un chèque en blanc... D’autant que cela sous-entendrait une forme d’exil de nos familles. Or, il faut vivre pour pouvoir écrire… En studio, nous ne vivons pas. En tournée : oui !

Quel rôle jouait votre producteur Philippe Zdar (disparu en 2019) dans ce processus ?
C’est notre Rick Rubin [RHCP, Slayer, Run DMC…] : un type qui t’aidait à être singulier... Philippe n’affirmait pas. Il ne tranchait pas. Il t’aidait à te révéler à toi-même… Pour notre deuxième album Alphabetical (2004), nous avons tout de même mis 1 an à écrire… une chanson ! [rires] Philippe, qui nous a rejoint dès 2009 pour notre quatrième album Wolfgang Amadeus Phoenix, était un enfant prêt à tout détruire... La finalité l’emportait sur le cheminement, dont nous restions malgré tout maîtres.

En choisissant des villes comme New York, Berlin ou Paris, vous faites des sessions d’enregistrement un événement…
Car nous croyons toujours à l’importance des disques. Un disque, c’est une identité. Un instantané qui permet de prendre le pouls d’une évolution. Ce sont aussi des souvenirs d’adolescents qui, eux aussi, ont participé à notre construction… Bien sûr, nous ne sommes évidemment pas naïfs sur les nouveaux modes de consommation… Nous-mêmes, nous écoutons beaucoup de singles ! Mais, même sans connaître entièrement l’album dont ils sont issus, nous les situons malgré tout dans cette temporalité… Sans ça, ce serait comme analyser une œuvre picturale en la décorrélant de son mouvement artistique : on passe à côté des reliefs... Et puis, si on réfléchit à cette notion de singles… Plus on raccourcit un message, moins nous sommes uniques, non ?

Vous-mêmes semblez pourtant avoir de la difficulté à expliquer votre geste…
Nous avons effectivement mis six ans à comprendre notre album Wolfgang Amadeus Phoenix ! [rires] Le déclic a été trouvé au cours d’un entretien avec un journaliste… Aujourd’hui, il nous semble évident qu’en grandissant à Versailles, qui est une ville-musée mais aussi une sorte de nature morte, nous voulions sans doute expliquer d’où nous venions et pourquoi nous avons choisi un monde plus mouvant/hétérogène. Mais…

… mais vous préférez généralement ne pas donner d’explications ?
Nous adorons en tout cas ceux qui n’en donnent pas ! Il ne faut pas toujours intellectualiser, parce que nos perceptions sont évidemment différentes en fonction des vécus. Il nous semble, par contre, plus intéressant quand une question en amène une autre… De cette idée d’infini comme Bach qui prolongeait sa ligne de basse sans jamais vouloir en résoudre l’accord, malgré les injonctions de son père. Nous, nous superposons des couches… Il existe même une centaine de versions pour chaque chanson !

Que retenez-vous de tous ces pays visités ?
Qu’il n’est pas compliqué de les découvrir… Dès nos débuts, nous avons loué des vélos pour visiter Dallas, utilisé des gammes de java entendues dans la rue, acheté des vinyles d’après seulement la pochette ou des synthés rétros au Japon… Nous avons même monté avec des musiciens un blog contenant les meilleures adresses de restaurants ! Et invitons chaque groupe à cultiver cette curiosité… Nous habitons ces lieux, même de passage, autant qu’ils nous habitent.